16/11/2017

403) Iacchos visite Rabbi Isaac.

Le règlement de la dette

 

Début de l’histoire…

 

 

« Les plantes voyagent.

Les herbes surtout.

Elles se déplacent en silence à la façon des vents.

On ne peut rien contre le vent. »

 

Gilles Clément.

 

 

 

 

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Iacchos arrive au porche de l’hôtel de maître restauré. Photo © Eric Itschert.

 

 

Ces premiers jours d’été commencent bien : le temps est superbe. A neuf heures du matin la chaleur est déjà appréciable. Iacchos descend la rue en chantant. Peut-être est-ce la perspective de revoir Noam qui le rend si heureux. Noam, c’est un monde mystérieux et inconnu qui s’ouvre à lui. La ville est bruissante d’activités. Un camion freine devant une brasserie pour décharger son lot de tonneaux sur les vieux pavés, au loin on entend des klaxons et le crissement des essieux d’un tram prenant un virage ; un grondement à peine perceptible sert de note de fond. Iacchos arrive au porche de l’hôtel de maître restauré. Un battement d’ailes et des roucoulades de pigeon sont les derniers bruits qu’il entend avant de faire un code puis d’ouvrir une lourde porte en bois.

 

Il entre dans un long couloir frais. La porte claque derrière lui et soudain il n’y a plus d’autre son que celui de ses pas foulant le carrelage poli en petit granit bleu presque noir. Au loin, au bout du couloir, une lumière intense l’attire. Pourtant, une fois arrivé dehors, le soleil l’éblouit. Il s’arrête, le temps de laisser ses yeux s’habituer à la clarté vive. Il doit retrouver ses repères dans cet immense jardin. Même le bruit de ses pas disparaît, est-il mangé par la lumière qui a giflé Iacchos et agressé les couleurs ou par le gazon qui amortit tout ? Tout son a disparu, et le temps semble alors changer de nature. Iacchos sait qu’il doit d’abord traverser la seule partie entretenue du jardin, la première, celle qui borde l’hôtel de maître. Il y a une pelouse, une belle piscine, une terrasse avec des meubles en bois et des pliants. Il faut traverser le gazon et se diriger au fond du jardin, vers une statue d’Apollon chassant à laquelle il manque l’arc. Le dieu est figé dans cet élan où il vient de tirer la flèche.

 

  

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Le dieu est figé dans cet élan où il vient de tirer la flèche. Photo © Eric Itschert.

 

 

L’hôtel de maître et son jardin entretenu au cordeau sont la partie rationnelle d’un ensemble plus vaste. Iacchos n’aime pas trop le domaine d’Apollon. C’est celui de la raison, il lui préfère celui de l’intuition. L’intuition a deux ailes, la raison n’en a qu’une seule ; la raison est défectueuse et son vol est limité. La statue du dieu marque la frontière entre cette partie ordonnée du jardin et celle où débute la crainte de se perdre. Un chemin à peine visible pénètre dans un bois. Ce n’est plus le domaine d’Apollon le solaire mais celui de Dionysos l’ombrageux. Ou est-ce le domaine où commence le pouvoir magique de Noam ? C’est au moment où cette dernière pensée effleure Iacchos qu’il reçoit deux bonjours joyeux : il croise Azriel et Noam. Son cœur se met à battre plus vite.

 

« - Salut Iacchos ! A cet après-midi ! »

 

C’est étrange : c’est la même phrase dite dans un ensemble parfait, on aurait dit un chœur. Azriel fait un clin d’œil à Iacchos et puis couve Noam de ses yeux sereins et protecteurs. Noam rayonne. Ses yeux doux et langoureux se promènent un bref instant sur le corps de Iacchos, comme s’il le déshabillait, sans aucune pudeur. Iacchos frissonne de bien-être, c’est comme s’il venait de recevoir une caresse délicieuse et appuyée. Son lingam particulièrement sensible réagit aussitôt, c’est gênant cette part de lui qui n’obéit pas et mène sa propre vie. Azriel reprend :

 

« - Rabbi Isaac t’attend, tu n’as qu’à pousser la porte. »

 

Ils continuent leur route, Iacchos ne peut s’empêcher de jeter un dernier regard derrière lui pour voir la belle silhouette de Noam. Aussitôt son cœur bondit et il rougit : Noam a eu la même idée. Leurs regards se croisent. Il entend rire Azriel et puis le conseil de ce dernier à Noam :

 

« - Regarde devant toi, tu vas tomber , il y a plein de racines qui dépassent. Tu le verras cet après-midi, sois plus patient ! »

 

Iacchos traverse le bois et arrive dans une clairière remplie d’herbes sauvages. Les graminées sont majoritaires, mais il y a aussi des crucifères, des renoncules et des urticales. La maison basse donne sur la clairière. Voilà la porte, Iacchos la franchit.

 

Du salon, la voix de Rabbi Isaac le guide :

 

« - Entre, Iacchos, sois le bienvenu. Assieds-toi et pose-moi ta question. »

 

Iacchos est intimidé, et doit rassembler tout son courage pour affronter le regard pourtant si bienveillant de Rabbi Isaac. Soudain il a honte. Il n’a jamais imaginé qu’il serait aussi ému. Il garde un instant les yeux baissés, puis les lève enfin sur le magnifique visage de Rabbi Isaac, suppliant :

 

« - S’il vous plaît, Rabbi, cette fois inversons les choses. Vous, posez-moi une question.

- D’accord. Il faut pouvoir faire des exceptions. Pourquoi as-tu honte ? »

 

En plein dans le mille. Iacchos avait pensé fanfaronner, après tout il avait joué un bon tour à Rabbi Isaac ! Maintenant il est désarçonné par la bonté infinie du vieil homme, il a peur de le blesser ou de le heurter.

 

« - Je ne puis honorer ma dette. Mon amitié était déjà acquise à Noam avant ma promesse.

- Pourquoi as-tu honte ? Ne t’ai-je pas demandé une chose injuste ? N’est-ce pas moi qui devrais avoir honte ? »

 

Le rire de Rabbi Isaac achève de désarmer Iacchos.

 

« - Vous Rabbi ? Mais… enfin… non… Vous avez surement vos raisons.

- Iacchos, pourquoi as-tu honte ? Apprendras-tu à n’avoir jamais honte de ce qu’il y a de plus beau en toi, ta soif de justesse, d’amour et de Lumière ? Oui je t’ai demandé une chose injuste, pour que tu apprennes que moi aussi je peux me tromper. Même si cette fois je l’ai fait consciemment. Je voudrais t’apprendre, quand il le faut et quand tu es convaincu que c’est juste, à contester ce que je dis. Je sais que tu le feras avec sagesse et discernement. Tu le feras ? »

 

Iacchos a envie de pleurer. C’est comme quand il était petit et qu’il avait cassé quelque-chose : il s’attendait à être morigéné par sa mère, mais cette dernière lui donnait un bisou et le renvoyait à ses jeux par une petite tape amicale sur les fesses, ou le prenait dans ses bras pour le consoler par une session de câlins et de rires.

 

« - Oui, je le ferai. C’était alors cela, la leçon ?

- Oui, Iacchos. Tu avais entièrement raison de suivre ton cœur. Cela arrivera encore, que je me trompe, sans m’en rendre compte cette fois. Le meilleur service que tu me rendras est de me le dire. Et tu n’as rien cassé ! »

 

Iacchos sursaute. Comment Rabbi Isaac a-t-il pu lire dans ses pensées ? Et Noam, pourrait-il faire la même chose que son père ? Iacchos repousse ses interrogations à plus tard et reprend :

 

« - Mais comment vais-je payer ma dette alors ? »

 

Rabbi Isaac rit encore, et puis énonce comme s’ils jouaient à un jeu :

 

« - Paye-la avec la lettre Yod.

- La lettre Yod ? Mais comment pourrais-je donner la lettre d’un alphabet que je n’ai pas fait mien ?

- Apporte-moi un grain de Lumière.

- Un grain de Lumière ? Comment pourrais-je le saisir avant de vous l’apporter ?

- Alors apporte-moi une graine de sénevé.

- Une seule ?

- Une seule suffit. Tu me la donneras cet après-midi, et tu n’auras plus aucune dette envers moi… »

 

 

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Yod, arbre, ménorah, soleil, lune, illustration © Eric Itschert

 

 

 

 

A suivre…

 

 

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