29/06/2009

116) NARCISSE 2, Sophie CALLE

116) Narcisse 2, Sophie CALLE

 

 

Suite à un mail me reprochant mon manque de clarté, j'ai réécrit cet article en mettant les points sur les i.  Voici l'article modifié au 03-07-2009, je pensais l'adoucir mais après mure réflexion cela ne me semble pas opportun.

 

 

 

A propos de narcissisme, le hasard a voulu que j'aille visiter l'exposition de Sophie Calle au palais des Beaux-Arts de ma ville de Bruxelles.  Cette visite m'a apporté des questionnements utiles.


  • 1. LE FOND Comme je l'ai dit dans le poste précédent, le narcissisme est une chose nécessaire et constitutive de l'homme. Mais il y a des narcissismes pervers et un nombrilisme malsain qui donnent des boutons. Sophie Calle touche un peu à tout sans jamais vraiment y toucher, et parvient au tour de force de ne parler que d'elle (les autres sont réduits à jouer le rôle de marionnettes, de faire-valoir y compris le spectateur) sans rien révéler d'elle. Tout est centré sur elle, c'est elle l'héroïne de... rien sinon de banalités affligeantes. Ce qu'elle donne à montrer et à lire n'engage pas, ne signifie pas grand-chose, n'implique pas (au contraire de ce que dit Marie Desplechin dans le booklet introductif de l'expo), et ne touche pas. Tout sentiment profond est banni. Comme en ce qui concerne le narcissisme, nous devrions admettre qu'il y a une part de voyeurisme en nous. Au contraire de ce que certains psy's normatifs déclarent, le voyeur n'est pas nécessairement quelqu'un qui vit par procuration en raison de son propre vide intérieur (nommons ce premier type de voyeurisme le voyeurisme de type rlv, remplir le vide). Les choses sont bien plus complexes que cela, on peut avoir une telle empathie et une telle soif de vivre que l'on aimerait parfois vivre plusieurs vies! Toutefois ici on a l'impression d'assister à de la «télé-réalité» de série B. La télé-réalité fonctionne comme une drogue pour certains voyeuristes du type rlv, car elle provoque une déception et un sentiment de frustration qui va provoquer une nouvelle demande. Tout cela est bien calculé! Cela permet de faire fonctionner un produit, aussi mauvais soit-il. Sophie Calle montre par exemple la douleur d'une séparation, inquiétante tellement elle est autiste. Aucun questionnement sur la forme «d'amour» qu'elle aurait vécue, sur pourquoi l'autre l'aurait quittée, sur la profondeur de la relation qu'elle a eue auparavant. La raison qu'elle invoque pour la séparation d'avec son compagnon ne tient pas un instant la route: elle pense qu'elle n'aurait pas du partir en voyage loin de lui pendant trois mois... Que dire alors d'étudiants, de jeunes couples dont la relation ne casse pas automatiquement parce que les études ou le travail les sépare pendant un an? Suit un repliement masochiste de Sophie Calle sur sa «douleur exquise» (oui, bon il faut bien sur prendre tout cela au second degré, n'est ce pas, c'est comme les rayures de Buren...) et puis du vide et encore du vide. Sophie Calle dit: «personne ne sait rien de ma vie. Je n'écris pas un journal intime. Mes «œuvres» (?) sont des fictions; dire que ça s'est passé ne suppose pas que ce soit la vérité» Question de fond, j'ai donc totalement perdu mon temps à cette exposition (1). Si toutefois vous êtes accro à la télé-réalité (qui comme chacun sait n'a rien à voir avec la réalité mais a un scénario bidouillé d'avance) allez-y, vous y verrez une mise en scène pour star... sans véritable star et aurez le prétexte de vous «cultiver».
  • 2. LA FORME Si le contenu n'est que du vide, le contenant est superbe. Cette exposition est très réussie en terme d'art contemporain mondain: elle est à l'image du monde publicitaire qui sait transformer rien en beaucoup grâce à l'emballage et au battage médiatique. Le monde de l'argent adore cela, sortir des valeurs artistiques du néant telles des valeurs boursières. C'est aussi gai que d'imprimer soi-même ses billets de banque ou de jouer au jeu de l'avion, la légalité en plus. Au secours Duchamp, on t'a vraiment cuisiné à toutes les sauces! Toute blague mise à part j'ai adoré le soin et la rigueur avec lesquels Sophie Calle a réglé l'accrochage et la présentation de son exposition. Elle a raté sa vocation: curatrice d'expos! J'en ai tiré un savoir utile. L'accrochage était réalisé avec une grande rigueur et donnait une impression d'équilibre, d'harmonie, qui ne disparaissait qu'au moment où l'on s'approchait des choses présentées. Puis quelle merveille que ces textes brodés à la machine sur de grands draps! Simplement au lieu de lire de la mauvaise littérature de gare genre collection arlequin j'y verrais des textes de Khalil Gibran par exemple... Quel dommage, tant de moyens pour si peu...
  • 3. LE QUESTIONNEMENT En voyant cet expo, je me suis demandé si les histoires ne suffisaient pas? Simplement écrites en romans de gare? Car je fais la même constatation que lors de ma propre exposition sur les «Traces d'Icare». Les gens ne lisent pas un texte narratif au moment de l'exposition mais après. C'est dommage mais c'est ainsi. On lit des bribes, on prend le texte pour approfondir après mais au moment même on veut goûter pleinement ce qu'il y a à voir. (Une des seules fois où il m'est arrivé d'aller deux fois à une exposition c'était aussi au «Bozar» et cela concernait l'Inde. Une première fois j'y ai été pour lire les explications et les textes absolument passionnants et une deuxième fois j'y suis retourné pour réellement voir les œuvres. Cette expo m'avait transformé, subjugué!) A cette expo de Sophie Calle aussi, les gens lisaient quelques bribes de texte, mais il eut été matériellement impossible de lire tout. Je me suis amusé à suivre toute une série de personnes pour voir leur comportement. Si on paye 8 euros d'entrée, on n'a quand même pas envie de ressortir trop vite, non? Eh bien la majeure partie des gens ne restait pas longtemps. Imaginons un instant que le texte eut été intéressant: j'aurais préféré le lire confortablement assis dans un pliant au soleil dans mon jardin ou couché le soir dans mon lit. Bon, on passe donc à ce qu'il y a à voir: des photos moches et quelconques, bon c'est manifestement pas sa spécialité. Eh bien alors voyons les vidéos? Bien en dessous des souvenirs de vacances que montraient tout fier un de mes grands-oncles pour nous endormir après un repas de famille bien arrosé. Sophie Calle prétend un moment utiliser «l'art» (?) comme une ruse pour séduire un homme (mais quel respect a-t-elle donc pour les autres et pour elle-même pour faire une telle chose?) et prétexte de tourner un film avec cet homme. Elle avouera: «Je dois être la seule cinéaste à avoir fait un film sans le vouloir» Bon, cela explique l'inanité totale de son long métrage «No Sex Last Night» Mais alors toute cette mise en scène ne fait que camoufler l'impuissance totale de l'artiste? Et toute cette daube serait totalement indigeste en raison du mélange de la littérature avec le reste? On en viendrait à regretter les textes qui ne se déchiffrent pas tel ceux de Dotremont... J'en ai donc retiré de très utiles réflexions. Quand à la «catharsis» promise par Christine De Naeyer dans son article du mensuel n°55 artenews sur Calle, j'attends toujours...

 

Pour conclure, si la réussite populaire de type voyeuriste rlv de Sophie Calle n'étonne pas,  sa percée dans l'art mondain style Paris-Beaubourg ne m'étonne pas non plus, car elle a tous les ingrédients pour plaire : inodore, incolore et insipide à part un léger parfum d'eau de rose avariée...

  


(1) J'ai été d'autant plus déçu de l'expo que certaines des intentions de départ auraient pu donner des travaux intéressants : prendre un carnet d'adresses et contacter les personnes y inscrites pour les interroger sur la relation qu'elles ont avec le possesseur du carnet, inviter des personnes dormir chez soi (mais pas nécessairement dans son lit) pour apprendre à les connaître...  Ces démarches auraient pu aboutir à un échange collectif passionnant.  Par contre d'autres projets sont voués à l'échec dés le départ !  Il y a franchement plus constructif à réaliser que de se faire suivre par un détective privé par exemple...  On entre ici dans le laborieux parfaitement inutile.

21:56 Écrit par Eric dans Visite d'expositions | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : bozar, sophie calle, beaubourg | |