10/11/2009

129) Shiva Nataraja

 

129) Shiva Nataraja

 

Complété le 21 novembre 2009

 

Shiva

 

Shiva est un dieu indien très ancien : il est d'origine dravidienne, antérieur aux invasions aryennes. Le sens premier du mot shiva signifie « bienfaisant ». Les premiers étrangers à avoir témoigné de leur voyage en Inde sont les Grecs de l'antiquité, et pour eux il était évident que Shiva s'apparentait au dieu Dionysos. Dionysos aurait fait le voyage en Inde. Dionysos et Shiva ont le goût commun pour la forêt et le monde sauvage, ils sont indomptés. Il y a la grâce de leur danse, leur puissance sexuelle, la place qu'occupe le phallus. Sous l'influence aryenne, il y a des tentatives pour « civiliser » le dieu Shiva et il est rattaché au panthéon brahmanique. Il devient un dieu parmi d'autres, intégré dans un schéma tripartite, où il en est réduit à être le destructeur du monde. Or Shiva est bien plus que cela, c'est le dieu au sommet du panthéon. Il assure à lui seul la création du monde, son maintien et sa destruction : encore maintenant, pour les shivaïtes, Shiva est la personnification de l'Absolu, le principe destructeur et en même temps régénérateur du monde, dispensateur de mort et de renaissance. Il est le commencement et la fin. Ceci est particulièrement visible dans sa forme de Shiva Nataraja.  Shiva est par nature androgyne : il divise son corps en deux moitiés, l'une mâle et l'autre femelle. Ensuite il les fait s'unir et de cette union réalisée dans l'extase naît l'Univers. L'égalité et l'interdépendance de l'homme et de la femme sont d'ailleurs symbolisées par une forme de Shiva.

 

 

Les représentations de Shiva sont innombrables. La feuille d'esquisses ci-bas est inspirée librement par le livre dont question en fin d'article. On y voit la représentation de deux objets en bronze : Shiva avec son animal favori le taureau, et un Linga à tête. Le Linga est une des plus anciennes représentations de Shiva. La symbolique du Linga correspond à celle du phallus dressé dionysiaque.

 

Notons que les pieds du dieu ne touchent jamais le sol de la terre, car non seulement comme tout dieu Shiva n'est pas soumis aux lois terrestres, mais il règle le cycle cosmique. Le socle-lotus symbolise ce dont provient toute vie.

 

shiva-linga-b99

 

Shiva Nataraja

 

L'une des plus célèbres représentations de Shiva est le Shiva Nataraja, danseur cosmique qui rythme la création et la destruction du monde. En effet Shiva Nataraja est par excellence le dieu de la Danse ! Le roi des danseurs (traduction littérale de nat, danse, et raja, roi,) s'appuie sur la jambe droite qui écrase un nain-démon symbole de l'ignorance et du mal. Notons que le pied droit prend un appui fort pendant que la jambe gauche est élégamment balancée, le tout étant une posture de danse. Son pied gauche levé évoque la libération et le salut.

 

Shiva-nataraja-dessin-b97

 

Shiva est entouré d'une roue qui symbolise le cycle du temps et de notre monde qui se renouvelle sans cesse, le cycle de création et de destruction du monde. Ce cercle est comparable à notre « Ouroboros » grec, le serpent qui se mord la queue. Le temps recommence ainsi infiniment. Ce serpent est encore chez nous celui des Alchimistes, ces derniers qui s'éveillent en l'esprit autant qu'en la matière. Dans le serpent grec il est souvent écrit : « tout est un ». Il s'agit donc d'une matière bien réelle. Nous occidentaux comprenons très mal l'idée orientale « tout est illusion ». La réalité est bien là, simplement elle n'est pas ce qu'elle semble être. La roue dans laquelle Shiva danse est en feu et indique que ce qui est va disparaître (destruction par le feu) pour pouvoir sans cesse se recréer. Ce cercle de flammes symbolise donc aussi l'énergie la plus pure.

 

 

Shiva Nataraja représente donc l'énergie universelle et éternelle. Sa danse continue engendre la succession des jours et des nuits, le cycle des saisons et celui de la vie et de la mort. A terme, son énergie provoque la destruction de l'univers, puis le fait renaître : c'est le processus éternel de création, de préservation et de destruction du monde.

 

 

Les serpents autour de la tête de Shiva indiquent les forces qui ont survécu au chaos de la destruction (comme la graine dans un champ brûlé) pour être germe de la nouvelle vie et protection du dieu (dieu dans le sens d'avatar, ou de neter pour notre pensée occidentale dans l'Egypte Antique). Les serpents en Inde sont bénéfiques car ils « remuent » la terre permettant au germe nouveau de pousser plus splendidement, ils sont symboles de vitalité et d'énergie. Des serpents cobras s'enroulent autour du corps et des bras de Shiva; ces serpents muent et se renouvellent lorsqu'ils se débarrassent de leur peau, ils symbolisent la continuité. Mais les serpents sont aussi des êtres dangereux; leur présence démontre la puissance du dieu.

 

 

Le corps de Shiva et le nain.

 

Shiva Nataraja est représenté avec quatre bras. Les bras les plus écartés de Shiva tiennent d'un coté le symbole de la création, et de l'autre du feu, symbole de la destruction. Et l'écart entre les deux bras, la tension entre les deux bras, indique le principe de préservation de la création. Le pied droit de Shiva est posé sur un nain endormi, qui signifie l'homme parcourant la vie sans vraie conscience de vivre, l'ignorance. Shiva lui-même danse, il est l'éveillé, il indiquerait de ses mains les plus rapprochées la connaissance. Ainsi les « cinq principes » sont représentés: création, préservation, destruction, ignorance et connaissance. (La tête de Shiva peut être encadrée par les flots du Gange (1), dont son chignon alors a calmé l'impétuosité : le Gange peut maintenant couler sans danger pour le monde. L'immense chevelure de Shiva montre son pouvoir, cfr la chevelure de Samson en Occident.)

 

shiva-nataraja-389

 

Reprenons plus en détail chacun des éléments concernant les quatre bras de Shiva.

 

Sa main supérieure droite tient soit une clochette, qui rythme la création par le son primordial, soit un tambourin. Le tambourin évoque le rythme de la danse cosmique (en d'autres termes la pulsion rythmique de l'univers) et le processus de création. Ce tambourin est en forme de sablier, il est joué d'une main. Secouer le tambourin produit la première pulsation, le premier son, le premier rythme dans le vide du rien cosmique; le battement du tambourin rythme la danse de Shiva dont naît le monde. Shiva peut aussi arrêter de lui-même le battement pour chercher un nouveau rythme, meilleur que le précédent. A ce moment, l'univers disparaît pour être recréé autrement dés que la danse recommence.

 

Sa main supérieure gauche tient la flamme de la destruction, le feu purificateur, symbole aussi de transformation.

 

Sa main inférieure droite salue les fidèles et les appelle vers lui, ici il y a d'autres interprétations (2). En effet, la main droite levée paume vers l'avant signifie en général bénédiction, protection et apaisement dans l'iconographie hindouiste. La bénédiction et l'apaisement peuvent être pris comme une invitation à venir vers le dieu. Mais il y a aussi l'élément « protection ».

 

Sa main inférieure gauche fait le geste qui protège et qui rassure ; elle pointe vers le pied gauche tenu en l'air, Shiva montre ainsi son pouvoir par sa grâce. Même remarque que pour la main inférieure droite, les interprétations sont parfois contradictoires mais je prends les plus frappantes. Ici il s'agit du geste « gajâ » dans l'iconographie hindouiste. Le bras tendu de biais vers l'avant le long de la poitrine, les doigts dirigés vers le bas symbolise la trompe de l'éléphant. C'est un geste très ancien dans certaines danses, qui suggérait à l'origine la force et la puissance sexuelle (le phallus déjà long et lourd se gonflant de sang et se relevant petit à petit). Il est donc tout naturellement devenu symbole de force et de puissance en général (3). C'est bien sur cette force et cette puissance qui protège et qui rassure celui qui vient à Shiva.

 

Les mains inférieures, appelant et protégeant, forment une paire qui est symbole de connaissance.

 

 

 

Lorsque Shiva et son pouvoir énergétique s'unissent l'étincelle du désir apparaît et l'Univers jaillit du sentiment de l'amour. Shiva le Roi danseur évoque en moi quelques réflexions...

 

Etant donné qu'une parcelle de l'énergie universelle est aussi en nous, pour certaines sectes Tantriques le cercle en feu de la roue représente aussi la renaissance permanente du désir et son extinction dans le feu de l'éros et de la danse. Je trouve cela une belle idée.

 

Shiva-nataraja-cb134Shiva danse de la manière la plus sensuelle qui soit (on aurait envie de caresser les formes de certaines statues tellement elles sont belles). Il réunit le principe masculin et le principe féminin en lui, chose que nous devrions essayer tous de faire pour connaître les deux natures qui sont en chacun de nous. Une de ses mains rapprochées indique le bas car aucune chose placée sous la garde du sacré n'est vile, même les choses les plus matérielles. L'autre main indique le ciel. Mais la main qui s'élève est donc aussi un appel de Shiva : « viens vers moi », autrement dit « viens à l'éveil », à la connaissance de toi et des autres. Et je lis donc la main dirigée vers le bas, signe de protection, comme : « et il ne pourra plus rien t'arriver car je te protègerai », c'est l'éveil qui nous protège. Cette main est à hauteur du nombril, « centre » de l'homme (cfr dessin de Leonardo da Vinci).

 

 

Puissions-nous être chacun source de découvertes et d'amour pour l'autre et que chaque rencontre soit amour. Et que cela soit vrai autant dans la spiritualité la plus élevée que dans la matérialité la plus réjouissante. (4)

 

shiva_nataraja_bb88

 

 

(1) Le Gange est personnifié par la déesse Gangâ, dont les forces risquent de détruire la terre. Shiva répand ses longs cheveux sur la montagne pour amortir le choc des flots et calmer l'impétuosité de Gangâ. En Occident (Egypte antique) ceci est à rapporter au mythe de « la déesse lointaine » en son aspect terrifiant de Sekhmet. Thot, le Verbe divin, calme la lionne Sekhmet. Cette dernière personnifie le fleuve Nil dont l'impétuosité est calmée dans les remous bouillonnants entre les rochers de granit rose avant d'arriver en Egypte. Sekhmet la lionne est le Nil dans sa dangerosité, elle devient la chatte Bastet qui représente le Nil bienfaisant. Et Thot est à rapprocher ici de Shiva.

 

(2) À propos de Shiva Nataraja on a écrit un peu de tout et il est difficile de se faire une idée exacte de la symbolique du danseur. Même les textes dans le cadre muséal et archéologique, plutôt scientifique, sont contradictoires. Cela provient du fait que la symbolique change selon le lieu et l'époque de l'adoration du dieu. Il faut rajouter à cela qu'un oriental n'est absolument pas dérangé par ce manque de cohérence. Il présentera souvent l'interprétation de sa région comme la seule valable. Les formes restent immuables, non l'appréhension des formes.  L'empreinte de la colonisation anglaise a aussi laissé une trace indélébile en Inde. On assiste souvent à un gommage de tout ce qui pourrait être perçu comme dérangeant par une société devenue ultra puritaine. Les aspects trop érotiques du dieu sont escamotés par des explications lénifiantes. On assiste exactement à la même chose qu'en Grèce, où des historiens s'emploient à censurer ou à réécrire un passé grec antique que l'on ne comprend plus et qui choque. La gymnastique intellectuelle déployée à ce propos atteint des sommets assez comiques, genre  'Shiva est dans une posture sensuelle mais ne vous y trompez pas tout est à prendre symboliquement et surtout pas au premier degré et d'ailleurs Shiva est un ascète qui exige de nous la même attitude' etc. Le Linga est quelquefois nommé « pilier de la chasteté », j'en passe et des meilleures. Cela me rappelle une visite de ruines antiques sur l'île de Délos en Grèce, où une touriste se faisait enguirlander par un guide en raison de sa tenue peu correcte (short et manches courtes) en ce lieu sacré ! On était entouré de statues d'éphèbes nus et de gigantesques phallus en érection ! C'était à éclater de rire... Moi j'aurais simplement gentiment conseillé à la touriste un peu niaise de s'habiller un peu plus... pour éviter le splendide coup de soleil qui rosissait sa peau !

 

(3) Ce signe est à rapprocher de l'hiéroglyphe mt chez nous dans l'Egypte antique : déterminatif de « virilité », cette représentation de phallus en érection a parmi ses synonymes l'hiéroglyphe wsr, « le puissant ». Ici également il y a ce glissement sémantique qui va de la virilité vers la puissance en général. La puissance est déclarée « belle » (un autre synonyme de mt est nfr, « le beau » en Egypte) et cette beauté est exprimée par cette danse magnifique de Shiva Nataraja.

 

(4) Pour en savoir plus sur Shiva je vous recommande le superbe livre intitulé « Shiva - Libérateur des âmes et Maître des dieux » aux éditions « Découvertes Gallimard », écrit par Marie-Luce Barazer-Billoret et Bruno Dagens. (J'aime beaucoup la collection « Découvertes Gallimard », superbe et bien documentée.) Il y a un autre livre plus général à lire pour approcher certains symboles de l'hindouisme : « Iconographie de l'hindouisme » aux éditions Binkey Kok, écrit par Eva Rudy Jansen.

 

S600b102

Commentaires

Magnifique article qui plairait beaucoup à ma frangine qui adore cette déesse, je vais lui passer le lien pour qu'elle passe te voir, j'adore ton premier dessin bisous et bon mercredi

Écrit par : domi | 11/11/2009

Répondre à ce commentaire

Super interessant Je trouve ce post hyper interessant, surtout grace aux differents liens que tu as fait avec la culture occidentale...

Merci de nous faire decouvrir tout cela...

Écrit par : Giacomo | 11/11/2009

Répondre à ce commentaire

Merci pour votre commentaire j'ai aussi bien ri en lisant vos propos aux éoliennes.....mais ici je vous assure c'était de toute beauté et en plus les plages superbes de notre côte belge

Écrit par : Elisa | 13/11/2009

Répondre à ce commentaire

Shiva, sa dansante androgynie m'attire depuis toujours. Merci pour ton si gentil commentaire mon cher Eric et surtout, ne change rien à ton blog, je l'aime tel qu'il est :-) Passe un très beau week-end, je t'embrasse.

Écrit par : Thaddée | 14/11/2009

Répondre à ce commentaire

merci pour votre commentaire ,j'ai appris bien des choses concernant l'architecture.Ce montage était merveilleusement placé sur la plage où la lumière et le vent donnaient une vibration intense.Je suis heureuse que vous appréciez cette installation.
Je découvre votre blog très intéressant.

Écrit par : Elisa | 14/11/2009

Répondre à ce commentaire

Les commentaires sont fermés.