09/06/2010

160) Benvenuto Cellini (Voyage à Florence 3)

Persée

 

Complété le 13 juin 2010

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Le Persée de Benvenuto Cellini, photos copyright Eric Itschert

 

 

Le Persée de Benvenuto Cellini

 

Parmi mes statues préférées il y a celle de Persée par Benvenuto Cellini. On peut toujours voir l'original de cette statue dans la Loggia dei Lanzi, devant le Palazzo Vecchio à Florence. J'en ai profité pour retourner l'admirer. Cellini passa neuf années à la réaliser et le reste de sa vie à essayer d'en obtenir le paiement (1).

 

Cellini était probablement l'orfèvre le plus talentueux de son époque, ainsi le pape de Rome Paul III dit de lui : « des hommes tels que Benvenuto, uniques dans leur profession, sont au-dessus des lois ». Cellini était très travailleur comme artiste et son talent était immense. Michel-Ange l'appela « le plus grand orfèvre dont le monde ait jamais entendu parler ». Cellini avait également beaucoup de tempérament, il était connu pour ses débauches et ses aventures amoureuses. Il eut huit enfants dont un seul seulement était légitime. Il était encore connu pour ses colères violentes et laissa aussi quelques cadavres derrière lui...

 

Une étude de la statue se trouve conservée au musée du Bargello (Florence), mais elle me parle moins que la statue finale...

 

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 Le Persée de Benvenuto Cellini, photo copyright Eric Itschert

 

  

Un petit mot sur Persée.

 

 

Fils de Zeus et de Danaé, Persée accomplit l'exploit de tuer Méduse et de sauver Andromède. Voici un résumé du mythe :

 

Acrisios, qui était marié à Aganippé, n'avait pas d'enfants excepté Danaé, sa fille unique. Proetos, le frère jumeau d'Acrisios, avait réussi à séduire cette dernière. Acrisios demanda à un oracle comment il pourrait avoir un héritier mâle. L'oracle lui répondit que non seulement il n'aurait pas de fils, mais que son petit-fils le tuerait. Pour prévenir le destin et se méfiant de son frère jumeau, Acrisios enferma Danaé dans un donjon. Les portes du donjon étaient d'airain, et le donjon fut gardé par des chiens féroces. En dépit de ces précautions, Zeus passant par là et en manque d'aventures posséda Danaé sous la forme d'une pluie d'or et celle-ci lui donna un fils nommé Persée.

 

Acrisios n'osa pas tuer sa fille mais l'enferma elle et son petit-fils dans un coffre qu'il jeta à la mer. Il était convaincu que c'était son frère jumeau le père de l'enfant. Danaé et son fils en réchappèrent et furent recueillis par le roi Polydecte, qui éleva Persée dans sa propre maison. Polydecte, devenu amoureux de Danaé et voulant l'épouser, chercha à éloigner son fils devenu un jeune homme. Il ordonna à Persée d'aller combattre les Gorgones, et de lui apporter la tête de Méduse.

 

Heureusement Persée, très beau, était chéri des dieux. Athéna, ennemie jurée de Méduse, accompagna Persée dans son expédition. Elle le conduisit d'abord dans une cité à Samos où se trouvent des statues des trois Gorgones. Elle lui donna ainsi l'occasion de distinguer Méduse de ses deux autres sœurs immortelles, Sthéno et Euryale. Puis elle l'avertit de ne jamais regarder Méduse en face (car il serait aussitôt changé en pierre) mais seulement son image réfléchie et elle lui fit cadeau d'un superbe bouclier. Ce bouclier était tellement bien poli qu'il en était devenu un miroir étincelant. Persée reçut d'Hermès une serpe très dure pour couper la tête de la Méduse. A travers diverses aventures Persée acquit une paire de sandales ailées, une besace magique pour mettre la tête de la Méduse et un merveilleux casque sombre qui avait la propriété de rendre invisible, ce dernier ayant appartenu à Hadès. Tous ces objets se trouvaient auparavant auprès des Nymphes du Styx, dont la demeure n'était connue que des sœurs des Gorgones, les Trois Grées à corps de cygne.

 

Après avoir découvert la demeure et acquis les objets, Persée trouva les Gorgones endormies au milieu de formes d'humains et de bêtes sauvages que la Méduse avait changées en pierre. Il fixa son regard sur le reflet dans le bouclier pour localiser Méduse. Il utilisa aussi son bouclier pour se protéger et éblouir Méduse. Athéna guida sa main et il trancha la tête de Méduse, d'un seul coup de serpe. Alors, à sa grande surprise, il vit jaillir du corps de Méduse le magnifique cheval ailé Pégase et le mystérieux guerrier Chrysaor brandissant un sabre d'or. Glissant précipitamment la tête dans la besace magique, Persée s'enfuit en profitant de l'invisibilité obtenue par son casque sombre. Il était temps car Sthéno et Euryale s'étaient réveillées. Persée prit Pégase pour monture, il vola haut dans les airs et gagna le sud. Il porta la tête de la Gorgone avec lui dans toutes ses expéditions et s'en servit pour pétrifier ses ennemis. On dit aussi que toutes les gouttes de sang qui coulèrent de cette tête se changèrent en autant de serpents aussitôt qu'elles touchaient la terre. Persée utilisa encore la tête pour faire mourir Polydecte, afin de défendre sa mère.

 

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Mes impressions sur la statue

 

J'ai eu un véritable coup de cœur pour ce Persée dés la première fois que je l'ai vu. C'est pour cela que j'ai écrit « Parmi mes statues préférées il y a celle de Persée par Benvenuto Cellini. » Car en revenant à Florence plusieurs années plus tard il me fascine toujours autant par sa beauté ensorcelante. Il est un mélange de grâce et de force, de sensualité et de puissance. Il a une musculature affirmée et en même temps une attitude légèrement déhanchée et une jolie cambrure (3). Son visage est très fin et il y a un air de parenté entre son visage à lui et celui de Méduse (4). Il y a une similitude troublante entre ces deux visages masculins et féminins à la fois. Persée est donc un mélange d'extrême virilité et d'androgynie. Il a l'air d'être fier de sa victoire et nous regarde de haut étant donné sa position sur le socle, et en même temps son regard baissé peut être un regard de modestie ou encore un regard intérieur. Il ne regarde évidemment pas la tête de Méduse (il serait sinon pétrifié).

 

Pour moi c'est une œuvre maîtresse car elle permet une grande richesse d'interprétations (5). Elle donne au spectateur une palette infinie d'émotions selon son humeur du moment, son caractère ou l'état de son être intérieur. Techniquement aussi c'est une œuvre très réussie. La statue a été conçue pour être placée à une certaine hauteur. Pour que le regard de Persée nous accroche, on doit être à la bonne distance, celle où la statue est le mieux mise en valeur (6). Et soudain, sur la place, commence un face à face. Persée nous regarde droit dans les yeux et la foule n'existe plus.  On est au bon endroit pour s'arrêter. Après on tournera encore autour de la statue pour l'admirer, elle se laissera faire sans plus oser nous regarder, se contentant de modestement baisser les yeux. On est véritablement amené à cette déambulation, la statue nous y invite pour nous en révéler tous ses aspects. Il est impossible de saisir l'œuvre en un seul regard.

 

Enfin il y a encore un infime détail qui me frappe : j'aime son ventre légèrement bombé. Il m'est parfois arrivé, pour certains modèles, de leur demander de bien manger avant de venir poser. Un de mes modèles rit toujours en se souvenant du jour où il était venu poser chez moi en venant directement de son travail. Le jeune homme n'avait pas eu le temps de prendre son repas de midi. Je lui ai directement préparé un bon plat de spaghetti. « Pour que tu aies le ventre légèrement bombé, tu es encore plus beau ainsi » lui dis-je. En réalité dans le passé certains sculpteurs faisaient attention à cela et veillaient à ce que leur modèle ait absorbé un solide bol alimentaire avant de poser... Maintenant les critères de beauté ont changés et la mode en est à l'anorexie et au ventre aussi plat qu'une planche à repasser.

 

 

(1) D'une hauteur de 3,20 mètres, le Persée fut exécuté entre 1545 et 1554, quinze ans après le retour au pouvoir des Médicis. 1545 : Cellini vient de regagner Florence après son séjour en France. Il se met au service de Côme Ier de Médicis qui lui commande aussitôt une statue de Persée (2). Il existe en livre de poche une traduction de la première autobiographie jamais écrite par un artiste : « La vie de Benvenuto Cellini écrite par lui-même ». C'est un livre vraiment très intéressant à lire si on veut connaître les circonstances de la création de la statue de Persée. Cette statue est exécutée en bronze, et Cellini décrit dans son autobiographie l'immense tension et l'épouvantable fatigue qui le prend lors du travail sur la statue à l'atelier. A un moment le feu prend à son atelier et il doit combattre l'incendie pour éviter l'écroulement de son atelier. Comme si cela ne suffit pas il pleut à verse et le vent est aussi de la partie, le tout refroidissant dangereusement le fourneau. A force de combattre durant des heures ces désastres, Cellini tombe dans un épuisement total. Il attrape une violente fièvre qui le force à aller se jeter sur son lit. Ensuite, Cellini voit entrer dans sa chambre un homme. Celui-ci parle (je cite) « d'une voix empreinte de sombre tristesse comme celle des compagnons qui préparent à la mort les condamnés : Ô Benvenuto! Votre statue est perdue et il n'y a plus rien à faire. » Aussitôt Cellini va au fourneau pour constater que le métal tout coagulé a « formé un gâteau ». Il fait chercher un « demi-pain d'étain » dont le poids fait environ soixante livres de l'époque. Il le jette dans le fourneau sur le gâteau qui se liquéfie aussitôt sous l'action du feu de chêne activé avec des barres de fer et des leviers de bois. Et je cite encore Cellini dans son autobiographie : « J'avais ressuscité un mort quand tous ces ignorants n'y croyaient plus. Je récupérai tant de forces que je ne sentais plus ni la fièvre, ni la peur de mourir. (...) Le métal ne coulait pas avec la rapidité voulue et je compris que l'ardeur du feu avait sans doute consumé le métal d'alliage. On alla chercher tous mes plats, mes écuelles et mes assiettes d'étain, au nombre d'environ deux cents, et j'en fis jeter une partie, un par un, dans les canaux et une partie dans le fourneau. De cette façon, chacun put voir le bronze se liquéfier à merveille et le moule se remplir. Tous m'aidaient et m'obéissaient courageusement et avec entrain.» Cellini est manifestement prêt à tous les sacrifices pour réussir sa statue, ainsi toute sa vaisselle y passe pour en sauver la réalisation, il fait intimement un avec sa statue. Pour les grands créateurs ce processus d'identification avec l'œuvre est fréquent, on fait littéralement un avec l'œuvre au moment de sa création, on est l'œuvre.  Et au moment où la statue est « ressuscitée », Cellini guérit de sa maladie.

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(2) Persée doit symboliser le pouvoir des Médicis décapitant le peuple florentin révolté, représenté sous les traits de Méduse. Le duc Côme Ier aurait alors été immortalisé sous les traits de Persée. Pourtant Côme Ier ne sera pas satisfait du résultat, probablement parce que pour cet homme de pouvoir la statue aurait été trop ambiguë, mêlant trop intimement le héros avec sa victime dans une sorte de communion. Cette vérité aurait été insupportable pour un homme de pouvoir habitué à présenter tout sous l'antagonisme clairement différencié du bien contre le mal, personnifié par la lutte victorieuse du héros contre l'horrible monstre. La distinction aurait été claire pour tous, en particulier pour le peuple qui a trop tendance à se révolter. Or la tête de Méduse est belle, Cellini lui a fait retrouver sa beauté sereine une fois tuée. Elle a doublement été une victime : une première fois en raison de la malédiction lancée par Athéna contre elle et qui a fait d'elle un monstre, une seconde fois par sa décapitation réalisée par Persée.  La statue est donc éminemment ambiguë... Refusée par Côme premier, la statue a rendu Cellini immortel et non son commanditaire. En cela l'artiste a atteint son but qui est un peu, je crois, l'aspiration de la plupart des artistes : survivre et repousser les limites de la mort par son œuvre... Sur un autre plan d'interprétation, le mélange de bien et de mal dans la statue de Persée est à l'image de l'homme en général, et non pas seulement de Cellini. Ici aussi il fut beaucoup glosé identifiant Persée à Cellini. Ce lien artiste-oeuvre est pertinent mais il serait réducteur de s'arrêter là ! Le génie de Cellini est d'avoir rendu une dimension universelle et au mythe et à sa représentation ! Je rappelle que Méduse n'était pas mauvaise au départ, elle était victime d'une malédiction. Je crois que le mal absolu n'existe pas, le mal en lui-même est une absence et non une présence. Par contre je crois au bien absolu...

 

(3) À propos de cambrure, un jour une psy rigide et normative, attachée à des schémas de posture d'un autre siècle, me dit à un vernissage que les personnages de mes tableaux auraient tous un jour des problèmes de dos car ils étaient tous cambrés. Un autre jour, j'eus une conversation avec un ostéopathe à la piscine. Comme moi il nage tous les jours, et il venait d'avoir vu mes tableaux. Il me dit en riant que tout naturellement j'avais créé des personnages avec la même posture que la mienne. Comme je lui demandais si cette posture n'allait pas un jour me causer des problèmes, il me rassura : il existait plus d'une posture, chacune tout à fait normale, dont une posture naturellement cambrée. Cette variation est propre à la morphologie de chaque individu. L'important est qu'un homme n'adopte pas une posture contre sa morphologie, induisant un déséquilibre dans l'axe naturel de son corps. Je n'aurais donc pas de problèmes de dos... ni les personnages de mes tableaux !  Je fus soulagé pour mes personnages, qui auraient probablement à vivre plus longtemps que moi :-)

  

(4) Je rappelle encore qu'au départ, Méduse est une superbe jeune fille. Comme souvent quand une mortelle est trop belle et ne s'en cache pas, l'une ou l'autre déesse en devient jalouse et punit l'infortunée. Ici c'est Athéna qui punit Méduse : ses cheveux deviennent des serpents et son regard change en pierre toute personne qui la voit. Impossible donc pour quiconque de l'approcher. Il est dit qu'elle est devenue un monstre, elle est effrayée et effrayante.  Sa laideur ne provient pas d'un changement physique de ses traits, mais bien de la terreur, de la solitude, du désir inassouvi et du ressentiment qui s'y sont imprimés. Mais la mort la rend à elle-même, elle lui rend sa sérénité et sa beauté. Cellini a merveilleusement exprimé cela et nous la montre belle, dans l'extase de la mort. Cette extase est proche de celle avant l'autre mort, surnommée « la petite mort » : bouche entrouverte, lèvres sensuelles, yeux à demi fermés devant une lumière devenue trop forte. Ainsi Eros et Thanatos sont liés, et selon Freud ils cohabiteraient au sein de chaque individu.

  

(5) La statue est étiquetée comme étant réalisée « dans un style maniériste », « d'aspect maniériste ». Il est question de « formes contorsionnées », et même de « formes serpentines dans le mouvement des corps »... Quand on est en mal de copies, on peut gloser à l'infini et dire n'importe quoi. Personnellement je n'y vois en tout cas pas de « formes serpentines », ou alors on pourrait dire la même chose de la sculpture « Laocoon et ses fils » datant... de l'antiquité grecque ! Mêmes mouvements superbes, même vie, mêmes courbes ! Rien de « serpentin » là-dedans si ce n'est les serpents eux-mêmes. Cette sculpture-là est classée par certains dans la recherche grecque du « réalisme ». Et s'il y a les « contorsions » de Laocoon et de ses fils pour se libérer des serpents, dans la sculpture du Persée il n'y a que les « contorsions » du cadavre de Méduse (normal pour la seule mortelle parmi les trois Gorgones qui vient de passer à trépas)! Il n'y a aucune « contorsion » dans l'attitude de Persée, qui a une belle pose naturelle et sereine. Comprenne qui pourra à ces élucubrations absurdes... Par contre on peut considérer comme exemple de maniérisme la banderole qui orne le torse de Persée. Le héros est superbement nu, ses sandales et son casque ailés mettent sa nudité en valeur d'autant plus que son couvre-chef est plus conçu comme un chapeau que comme un casque antique grec (encore du maniérisme ?). Donatello a utilisé le même contraste pieds et chef vêtus pour mettre la nudité de son David en valeur... Persée présente un déhanchement et des mouvements naturels, son bras gauche est levé pour exhiber bien haut son trophée et son bras droit tenant l'épée horizontalement est légèrement ramené vers l'arrière dans un mouvement tout aussi naturel...

 

(6) En réalité le fait que la statue ait été placée dans la loggia (plus haut donc que le sol d'où le spectateur l'observe) fausse légèrement les distances et oblige à prendre un peu plus de recul que ce qui devait être prévu au départ...

 

 

Commentaires

Tu nous as raconte le mythee de Persee, mais pas tes impressions sur la statue. Qu'en-penses-tu? est-ce que cela sera dans le prochain poste?

Amitie

Écrit par : Giacomo | 09/06/2010

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Nouveau petit mot pour Giacomo Cher Giacomo, j'ai intégré le texte de ma première réponse à ta question dans le post, et j'ai rajouté encore quelques notes de bas de page. J'espère ainsi avoir mieux répondu à ta question :)
Amicalement,

Écrit par : Eric | 13/06/2010

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Impressionante cette statue;magnifique corps et posture comme tu le soulignes.Quand à la mode des corps quasi asexué et sans forme ,j'espère qu'on en reviendra..c'est une vraie dictature !et un lèger ventre arrondi est une "hérésieé..
Bon vote à toi si ce n'est pas déjà fait!!!J'espère que la belgique restera unie ..quoiqu'il arrive.

Écrit par : adele.H | 13/06/2010

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j'adore ce mythe, tes photos sont trés belles bises amitié et excellente soirée

Écrit par : domi | 13/06/2010

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Petit mot pour adele.H Moi aussi je suis pour l'unité de la Belgique, ayant un pied dans chaque culture... Tant de richesses qui risquent de se perdre...

Écrit par : Eric | 14/06/2010

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