20/02/2012

203) Le mystère s’épaissit

 

La visite au Ministère des Occasions Perdues.


Voir le début de l’histoire 

 

muraille bruxelles


Des cloches sonnent et un essaim de pigeons prennent leur envol.  Il est midi.  Etonné, je regarde la rue : en effet, il y a un nombre impressionnant de pavés qui manquent.  Iacchos sort l’appareil photo miniaturisé qu’il porte souvent sur lui et prend des clichés.  En remontant le tracé de la première enceinte de la ville, on constate qu’il manque des pavés à beaucoup de rues.

-  C’est bizarre… je n’avais pas remarqué cela.  Il me semble qu’hier ils étaient encore tous là.

-   En es-tu sûr ? me répond Iacchos.

-  Non, pas vraiment… Je connais un inspecteur au Ministère des Occasions Perdues, on va commencer par là.

Après avoir fini de grimper le mont du Caudenbergh, on s’engage sur la place Royale pour pénétrer dans un superbe ancien palais.

 

place royale,bruxelles

... on s'engage sur la place Royale pour pénétrer dans un superbe ancien palais.


-  On va manger à l’hôtel ? demande Iacchos avec des petites étoiles dans les yeux.

Je rigole.

-  Espèce d’estomac sur pattes, comment parviens-tu à rester aussi mince ?  C’est ici qu’est installé le ministère.  Nos politiciens ont vendu tous les biens de la collectivité pour des rondelles de carottes aux multinationales.  Maintenant notre état est obligé de payer une location très élevée pour les bureaux qu’il occupait gratuitement avant.  Mais comme tout cela n’était pas encore assez rentable, le privé a organisé une pénurie de bureaux pour obliger l’état à reloger une partie des fonctionnaires dans des hôtels quatre étoiles.

-  Au prix où sont les chambres d’hôtel ? s’exclame Iacchos.

- A peine l’encre des contrats sèche, pleins de bureaux se sont miraculeusement libérés.  Ces contrats ont été finalisés par des vendeurs d’abonnements de téléphone : l’état est engagé pour cent trente ans. 

 

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L’intérieur de l’hôtel est luxueux.  Il y a du marbre partout.  Derrière un long comptoir, il y a plein de personnel déguisé en pingouin pour accueillir les visiteurs.  Devant chaque pingouin il y a une petite sculpture représentant trois singes.  Un singe se bouche les oreilles, un singe s’occulte la bouche et un singe se voile les yeux.  Iacchos ne connait pas les usages et se précipite pour demander son chemin.  Le pingouin imite les gestes du singe, sans dire une parole.

- Iacchos, si tu fais comme cela tu n’arriveras à rien.  N’as-tu pas remarqué que la plupart des gens ressortent de suite après s’être adressés à un pingouin ?  Et avant de rentrer, n’as-tu pas vu le trafic incessant entre cet hôtel et le Ministère du Désastre Annoncé ?  Les pingouins sont là pour renvoyer les gens d’une administration à l’autre sans jamais leur donner de réponse au renseignement qu’ils demandent.  Bon, je téléphone à mon copain inspecteur…  Zut ! mon portable a rendu l’âme !  Je l’ai acheté il y a à peine quelques semaines !

- Montre, dit Iacchos.  Normal, ton compteur a atteint le quota.  Ton téléphone portable est à obsolescence programmée : après trois cent appels tu dois le jeter.  Prends le mien, c’est un vieux.

 

Après le coup de fil, on vient nous chercher.  Enfin, on entre dans une luxueuse suite transformée en bureau d’inspecteur.  Une grande sculpture des trois singes trônant sur le bureau nous accueille avec le silence requis.  Cette sculpture-ci est beaucoup plus luxueuse et plus grande que celles d’en bas.  Elle est faite d’ivoire rehaussé d’or et il y a des diamants pour les yeux.

-  Bonjour Barnabé, comment vas-tu ?

L’inspecteur imite les signes du trio de singes, moi aussi.  On répète chacun « Am Stram Gram » puis on s’embrasse.  Seulement alors l’inspecteur me répond.

-  Bien bien.  Alors tu m’emmènes enfin le jeune Iacchos, ton plus beau modèle.

Je rigole, Iacchos rougit de plaisir et baisse les yeux.  L’inspecteur porte une belle barbe qui met la noblesse de son visage en valeur.

-  On vient te demander quelques renseignements.  Je t’ai apporté un dessin de ton modèle préféré…

-  C’est un beau nu ! 

-  N’est-ce pas Iacchos qui pose aussi pour certains de tes Icares ?

-  Oui, en effet, Icare est si souvent ailleurs ces derniers temps… Alors je prends Iacchos et je change juste son visage.

Barnabé admire maintenant le Iacchos vivant devant lui. Ce dernier a toujours les yeux baissés, ses longs cils sont encore mieux mis en valeur. Un léger sourire sur son visage le rend encore plus irrésistible. Je me dis qu’il serait temps de faire avancer notre recherche, Iacchos commence à se balancer d’un pied sur l’autre.

-  Bien bien, asseyez-vous ! Que veux-tu savoir ? dit Barnabé après avoir mis le dessin en sécurité dans un tiroir.

-  J’aurais aimé savoir si récemment on a travaillé aux voiries de la rue des Peupliers ?

Barnabé va chercher un dossier, y fouille un petit temps.

-  Oui… oui en effet… c’est vraiment étrange.  Cette rue venait d’être refaite et en effet on l’a rouverte et refermée en l’espace de quelques jours. Tu ferais un bon inspecteur.  Je n’ai aucun nom d’entreprise.  Ecoute Eric, il y a des choses que tu dois savoir…  Au début on repavait nos rues avec nos bons pavés belges en porphyre.  Mais ne voulant pas payer de la main-d’œuvre qualifiée, les entrepreneurs ont fait réaliser les travaux par des étudiants intérimaires, pendant la nuit.  Ces derniers devant payer leurs études de jour, ils étaient corvéables à merci la nuit.  Evidemment cela n’a pas tenu, mais les entrepreneurs se frottaient les mains car ils pouvaient d’autant plus vite recommencer les travaux.  Il fallait faire toujours plus de bénéfices.  Ensuite les entreprises ont pris des pavés chinois qui, malgré le transport, coûtaient beaucoup moins cher.  Ils ont fait travailler des Thaïs, toujours la nuit.  Notre Ministère n’ayant plus d’ingénieurs faute de crédits, les entrepreneurs ont proposé leurs propres ingénieurs, qui ont calculé une obsolescence des travaux après six mois.  Malheureusement il semblerait que le calcul ait été mal fait : les routes se sont dégradées aussitôt après leur construction…

- Je comprends maintenant pourquoi les rues se dépavent toutes seules, dit Iacchos rassuré.

-  Il y a pourtant un gros problème dit Barnabé, songeur.

-  Un gros problème ?

- Si on admet que les rues se dépavent toutes seules, il reste une question non résolue.  Où sont passés les pavés ?

Iacchos et moi, on se regarde abasourdis.

- Volés ? Recyclés par les entreprises, ils peuvent ainsi les facturer deux fois ? résonne la voix de Iacchos.

 

 

port de bruxelles,peniche

Nous en avons fouillé des péniches…



port de bruxelles-  Bien vu, jeune homme.  C’est ce que j’ai cru au début.  J’ai donc mis des contrôleurs partout, y compris dans le port de Bruxelles.  Nous en avons fouillé des péniches !  Nous sommes tombés sur des tonnes de cuivre que nous avons fait restituer aux Chemins de Fer.  Mais point de pavés ! Ensuite j’ai reçu une autre information, ultra confidentielle : les entreprises aimeraient utiliser une nouvelle génération de pavés, qui n’a plus besoin de recyclage du tout !  Cela n’empêche que les anciens pavés continuent de disparaître.

-  Une nouvelle génération de pavés ?

Barnabé refait les signes du trio de singes et nous l’imitons fidèlement.

- Un instant !

L’inspecteur claque dans les mains et le bureau se transforme en bar avec un superbe comptoir.

 

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Le bureau se transforme en bar…


Iacchos et moi comprenons qu’on est piégés.  On ne pourra jamais ébruiter les informations que l’on recevra maintenant : si on le fait Barnabé pourra prétendre en toute bonne foi que l’on colporte des propos de comptoir.  C’est un gars coriace, cet inspecteur !  Moi qui espérais l’attirer dans le couloir en y faisant du bruit, c’est raté.  Pour se consoler, je déguste une délicieuse bière ambrée de Grimbergen et Iacchos un chocolat chaud.

-  Voilà, on a eu l’idée avec des entrepreneurs de remplacer les pavés chinois par des pavés en sucre.  Outre le fait que cela se dégrade encore plus vite que les pavés chinois, cela permet aux entrepreneurs de sucrer leur thé en direct.  Ici aussi cela les arrange question sucre.  Bien sûr vous ne pourrez ébruiter cette information, mais cela vous permettra de continuer votre enquête.  Concernant la rue des Peupliers, fouillez du côté de la culture.  Allez au Ministère du Désastre Annoncé.  Il n’est pas impossible que cela soit un travail d’un de leurs artistes déjantés.  On n’est pas amis eux et nous : leurs artistes coûtent de plus en plus cher.  Et c’est autant d’argent en moins pour les voiries et les écoles.  Or nous avons de moins en moins d’argent à partager, et cela ne s’arrêtera pas.  Avec les nouveaux plans d’austérité et les politiques de restriction coordonnées, les recettes fiscales s’effondrent et les dettes croissent.  Les spéculateurs s’en frottent les mains.  Ils pourront exiger des restrictions supplémentaires avec les mêmes effets.  En attendant des pans entiers de l’Etat et de la société s’effondrent et nous sommes en guerre avec la culture pour grappiller le peu d’argent qui reste.

-  Mais, dit Iacchos, la culture est ce que nous avons de plus précieux !

-  Bientôt le peuple ne pensera même plus à la culture.  Il ne pensera à rien d’autre qu’à trouver à manger.  Et de toute façon, il y a déjà un petit temps qu’il a été éliminé concernant la culture.  Si auparavant les gens du peuple étaient d’utiles faire-valoir pour gonfler les visites de nos musées d’art contemporain consacrés à la glorification d’artistes choisis par l’élite, désormais ils n’ont plus aucune fonction.  La seule chose qu’on demandait au peuple, c’était de se taire et d’admirer.  On lui a toujours dénié toute créativité en dehors des cours du soir des académies.  Maintenant on ne leur demande plus rien du tout si ce n’est de travailler jour et soir, sept jours sur sept.  Fini les loisirs et les cours du soir.  Eric, je te remercie encore pour ce beau dessin.

Après avoir pris congé de Barnabé, nous descendons pour manger une salade dans le restaurant de l’hôtel.  Iacchos est de bonne humeur, il avait faim.  La salade est accompagnée de délicieuses crêpes de sarrasin.

- En tous cas, je suis de plus en plus convaincu qu’Anon Yme existe réellement !  Tu ne crois pas qu’il a voulu, par ses installations de rues dépavées en sucre, dénoncer l’obsolescence programmée des nouveaux pavés ?

-  Je ne crois rien.

-  Eric, arrête de jouer au commissaire Maigret !

- Iacchos, je ne crois pas en tous ces artistes plasticiens prétendant « dénoncer » quelque chose par leur art.  Pour dénoncer quelque chose, il faut le faire avec efficacité et méthode.  Tu dois dénoncer des faits précis et non pas tomber dans des généralités.  Et pour cela il faut être photographe, journaliste ou écrivain.  Je te donne deux exemples.  Damien Hirst prétend « dénoncer » le mercantilisme dans l’art en immergeant un veau dans du formol sous plexiglas et en le faisant surmonter du symbole biblique du veau d’or.  Ce gag piètrement morbide et référentiel lui rapporte un pactole.  En fait, il est un des premiers bénéficiaires cyniques du système mercantile de l’art spéculatif mondain.  Prenons un autre exemple.  Notre gloire nationale Wim Delvoye prétend faire un scandale en tatouant l’effigie du Christ sur un porc empaillé.  Pas fou le type !  Il ne lui serait jamais venu l’idée de tatouer une effigie du prophète de la troisième religion du Livre sur un porc.  Il ne veut pas risquer sa vie !  Quand on en a fait la remarque, un critique d’art particulièrement retors a prétendu qu’il s’est aussi attaqué à la troisième religion… en tatouant l’effigie d’un terroriste y appartenant sur un porc.  Quel courage !  D’un côté le Christ, de l’autre un terroriste.  L’art actuel mondain est plein de ces fausses dénonciations, de ces fausses contestations.  Et si le système les encourage et les publie, c’est qu’elles sont justement sans aucun danger.  Quant à Wim Delvoye, il se porte bien merci : dernièrement il a voulu acheter un splendide château en Wallonie…  On est loin de Bakounine !  On est loin aussi d’artistes belges qui avaient réellement quelque-chose à dire comme Ensor, Magritte ou Delvaux : ces derniers ont vécu toute leur vie dans des conditions modestes. C’est d’ailleurs Magritte qui a dit : « Je n’aime pas l’argent, ni pour lui-même, ni pour ce qu’il procure, ne désirant rien de ce qu’on connaît. » Pendant ce temps, toutes ces pseudo-dénonciations donnent au peuple la vague illusion que la contestation est possible.  C’est pour cela qu’on paye Delvoye et les autres complices du système.

 

Iacchos réfléchit :

-  N’empêche que les coïncidences sont troublantes ?

- Je te l’accorde, Iacchos.  Anon semble bien exister.  On pourrait imaginer qu’Yme Anon ait tout simplement surfé sur des opportunités : il serait le simple photographe consignant des évènements extérieurs à lui…

Iacchos sourit.  Il sent que je fais un pas vers lui en admettant l’existence de l’artiste.

-  Et puis toi tu crées de la beauté dans un océan de merde.

-  Oui Iacchos, j’aime l’idée que la beauté sauvera le monde…

Après avoir payé l’addition, on sort dans la rue.  Le soleil blesse nos yeux.  Il y a plein de promeneurs.  Il fait calme malgré tout car il n’y a presque plus de voitures.  Les gens n’ont plus assez d’argent pour acheter de l’essence.  On approche d’une immense tour.

 

bruxelles

 

C’est le Ministère du Désastre Annoncé.  Ici encore, on parvient à déjouer les pièges.  On se retrouve assis devant un fonctionnaire flanqué de l’incontournable statuette aux trois singes.

-  Voilà, on aimerait savoir s’il y a eu un artiste qui est intervenu sur la rue des Peupliers lors de la Nuit Blanche ?

Le fonctionnaire semble s’adresser aux petits singes.  Il les regarde en leur caressant la tête.

- Oui, oui mes chéris.  Les Messieurs nous demandent si un artiste est intervenu sur la rue des Peupliers.  Nous on a reçu un dossier de demande, on l’a transmis au Comité mais il a été refusé !  Pourtant l’œuvre a été réalisée, malgré le refus, par des intervenants invisibles.  J’ai eu des plaintes. Quant au Comité, il était absolument furieux !

-  Mais qui a envoyé le dossier ?

Le fonctionnaire commence à s’agiter sur sa chaise.

- Comment pourrais-je le savoir puisque c’est un anonyme qui l’a envoyé.  On ne sait même pas où il habite ! Il est insaisissable, c’est cela qui est le plus remarquable en lui : il s’est entièrement effacé derrière son œuvre.  Maintenant il a disparu ! Disparu !

Le fonctionnaire s’agite de plus en plus.  Il semble mû par un ressort, il sautille de manière énervante et s’adresse joyeusement à sa sculpture :

- Disparu mes chéris !

Les trois petits singes se mettent à bouger à leur tour et opinent de la tête.

- Oh ! Dit Iacchos épaté.

Je montre une photo d’une rue aux pavés manquants.

- Et de ceci, pouvez-vous nous en dire un mot ?

Le fonctionnaire prend un air atterré.  Il fouille dans un tiroir et ressort d’autres photos de rues.  Je crois reconnaître des passages pour piétons.

 

 daniel ruben

 

- Regardez, ici nous avons une œuvre de Daniel Ruben.  Il avait modifié les proportions de ses rayures pour nous faire plaisir.  Cette œuvre a coûté très cher à la ville.  Quand l’artiste en a vu la réalisation, il nous a fait un procès car il disait que les joints entre les pavés brisaient l’harmonie de son œuvre.  Et quand les pavés se sont mis à voyager, je ne vous dis pas la colère de l’artiste.  Quel désastre, tout cela à cause de ces incompétents du Ministère des Occasions Perdues !  On n’est pas amis eux et nous !  Pour éviter un second procès encore plus coûteux, on a proposé à l’artiste de refaire le travail en bitume.  En le payant une seconde fois pour apposer une nouvelle fois sa signature.  Il faut toujours tout refaire une seconde fois avec le Ministère des Occasions Perdues…

 

 

passage pour pietons

-  Mais… ce sont de simples passages pour piétons ?

-  Non, Monsieur, non, ce sont des Daniel Ruben.

Et les petits singes font « non » de la tête, comme un seul homme…

-  Oh ! Dis-je, découvrant à mon tour leur mobilité.

- Et voici une œuvre encore plus radicale !  C’est un travail d’une audace inouïe qui marquera un tournant dans la longue marche révolutionnaire de l’avant-garde artistique ! Il a osé ! Oui, il a osé courber les rayures !  Regardez, mais regardez donc !

-  Ah, ce n’est pas encore un passage pour piétons ?

 

 

avant garde

-  Absolument pas.  Monsieur ne comprend rien à l’art contemporain, n’est-ce pas mes chéris ?  C’est encore un Daniel Ruben.  Cela vaut une fortune.  Regardez, c’est tellement plus vivant, plus souple.  Ses œuvres antérieures étaient un peu… raides !

Le fonctionnaire se fait soudain silencieux.  Il se tient totalement immobile à présent et semble méditer sur la photo.  En fait, sa tête pend au bout d’un ressort que je n’avais pas encore remarqué.  Les singes rient en silence.  Je découvre alors une énorme clé au dos du fonctionnaire et je comprends qu’il n’y a plus rien à en tirer une fois la leçon dite.

- Viens, dis-je à Iacchos.

- Ouah ! tu as vu répond Iacchos, béat d’admiration.  Voici un des tout premiers automates qu’ils comptaient mettre en circulation !  Je n’en avais jamais vu de ma vie !  Cela devrait leur permettre de faire des économies sur les effectifs.  C’est quand même beaucoup mieux que les terminaux bancaires, non ?

- Oui.  Ils comptent aussi faire des critiques d’art automates, des petits étudiants d’académies automates, des curateurs d’exposition automates…  Ils répèteront tous la même leçon en Novlangue.  Plus d’humains, plus d’erreurs ! Plus de grain de sable !

Le journal du soir titre : « Les agences de cotation Woody & Bloody exigent de nouveaux sacrifices. »  La nuit tombe quand on arrive à la maison.  Le jardin est tranquille, un léger souffle de vent anime les feuilles.  Des étoiles scintillent.  Toute la maison est illuminée et sent bon le stoemp et le beurre.  La table est dressée dans des tons de blanc et d’or, les convives discutent joyeusement autour de pintes de bière ambrée.  Soudain on entend un fort battement d’ailes et Icare apparaît dans l’embrasure de la fenêtre, sa peau dorée par la lumière des bougies.  Il replie ses grandes ailes, on n’attendait plus que lui pour manger.  On devise des automates et du prix des carottes : Iacchos raconte tout ébloui notre rencontre avec le fonctionnaire et les singes automates.  Une autre part des convives est captivée par Rosanna : elle tempête et appelle la justice divine à l’aide des pauvres agriculteurs qui ne gagnent presque plus rien !

-  Ce sont les banques et les intermédiaires qui ramassent le pactole !

- Oui mais il faut compter sur un élément nouveau : le racket des multinationales de l’agro-alimentaire !

-  Le racket ?

- Sous prétexte d’avoir identifié le génome des carottes et de l’avoir breveté, ils exigent désormais un pourcentage exorbitant sur les graines de carottes.  Leur racket court aussi sur d’autres plantes qu’ils ont volées aux peuples d’autres pays. Dont des plantes médicinales.  Tout cela fait encore monter les prix et se pratique à l’échelle mondiale.

La nuit est bien entamée quand les convives quittent la table.  Icare s’envole pour retourner se cacher à l’église du Béguinage.  Il semble craindre quelque chose.  Iacchos s’apprête à traverser le jardin odorant pour aller dormir dans l’atelier, son refuge préféré. On discute encore un moment pour faire le point.

-  On sait qu’Yme Anon existe.  Mais cela ne fait qu’épaissir le mystère : qui est-il réellement ?  On sait aussi que les rues se dépavent toutes seules.  Mais où sont les pavés ?  Et enfin, Icare me cause du souci.  Il a manifestement peur de quelque chose, il n’est pas en forme.   Pourquoi ?  Demain, achève d’abord l’enquête sur Yme Anon.   Moi je devrai acheter une nouvelle toile pour compléter mon grand polyptique. Johan viendra avec sa camionnette : il y a installé le gazogène, moi je fournirai le charbon que j’ai pu me procurer grâce à l’oncle Marneffe. J’en profiterai pour faire un détour et avoir une conversation franche avec Icare. Ensuite je devrai achever de transposer mon dessin…

 

À suivre : Le cauchemar