11/04/2012

208) Le tragique destin d’Anon Yme

Iacchos enquête !

 

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anon,anonyme


On est le troisième jour après la Nuit Blanche, le mardi 4 octobre 2011 d’après l’ancien calendrier.


Il est presque midi.  J’attends Iacchos dans une brasserie.  On s’y est donné rendez-vous pour goûter à la nouvelle spécialité de Bruxelles : du crabe rouge géant.  Le prix de ce crabe est très abordable : il coûte moins cher qu’un paquet de frites !  Des gens le pêchent même dans le canal.  Il envahit petit à petit tous les souterrains de la ville.  La nuit on peut facilement l’attraper car il est phosphorescent.   C’est une espèce mutante qui est arrivée on ne sait comment au port d’Anvers.  De là le crabe a remonté les cours d’eau jusqu’aux principales villes du pays.  On préfère ne pas trop savoir ce qu’il mange ; il est délicieux et très nourrissant.  Des cloches sonnent.  Il est midi plein.


Le même jour, exactement quatre heures plus tôt, dans la rue du Musée.  Iacchos est devant la porte de la réserve du défunt Musée d’Art Moderne de Bruxelles.  Muni d’une recommandation de ma part visée par mon ami l’inspecteur du Ministère des Occasions Perdues, il sonne. 

-  Entrez, jeune homme.  Eric m’a prévenu de votre visite.

Iacchos et le conservateur en chef descendent un long escalier avant d’aboutir à une grande pièce avec à droite une immense porte blindée et à gauche une banale porte de cave.

-  C’est le seul abri anti-nucléaire construit en Belgique pendant la guerre froide avec celui sous le Parc Royal, dit le Conservateur en montrant la porte blindée.  Il y a donc un abri pour l’Art et un abri pour le Gouvernement belge.

-  Vous m’avez dit qu’il y a des œuvres d’Anon Yme dans votre réserve ?

-  En effet, en effet, dit le conservateur en ouvrant la porte en bois.  Il n’est pas nécessaire d’entrer dans l’abri pour accéder à la section qui vous intéresse.

Ils empruntent un long et vaste couloir.  Après une marche qui semble durer une éternité, ils arrivent devant une seconde porte en bois aussi banale que la première.  Par contre les murs sont faits de pierre bleue soigneusement taillée. Il y a un titre gravé sur le linteau de la porte : « Oubliatoire ».  Une fois la porte franchie, Iacchos ne peut retenir un cri d’admiration : une gigantesque salle aux mille colonnes s’offre à ses yeux.  Une délicieuse odeur de champignons et de sous-bois titille ses narines.

-  C’est superbe !

Le conservateur sort une fiche de sa poche.

-  Oui, on est exactement en-dessous du Palais de Justice.   Voyons… Anon Yme,… section 3508AY – Maniérisme.

 

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« Oui, on est exactement en-dessous du Palais de Justice... »

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Iacchos et le Conservateur en chef s’enfoncent dans la pénombre de l’immense pièce.  Iacchos remarque que beaucoup d’œuvres sont rongées par l’humidité.  Certaines servent carrément de support pour des champignons d’une belle blancheur.

-  Mais pourquoi ces œuvres-ci ne sont pas dans l’abri ?

-  Ces œuvres sont insignifiantes.  Autant qu’elles servent à quelque chose : nous y cultivons d’excellents champignons de Paris.  Vous savez, des œuvres d’Anon Yme, il y en a des milliers ici, représentant plusieurs générations de diplômés des beaux-arts avec félicitations du jury.  Le scénario est toujours le même.  Prenez un jeune plasticien fraîchement diplômé et formaté par une école des beaux-arts.  Montrez ses œuvres dans des circuits institutionnels subsidiés par l’Etat.  On parle alors d’un « Anon émergent ».  A ce moment, ce petit Anon a l’illusion, le temps d’un souffle, qu’il est devenu un artiste à vocation internationale.  Il rêve de devenir le Wim Delvoye du futur, que dis-je, le Damien Hirst, mieux encore, le Jeff Koons avec une centaine de petites mains à sa disposition.  Et c’est aussi à ce moment que nous recevons une ou plusieurs œuvres à montrer dans notre musée, et que des œuvres de cet « artiste émergent » se retrouvent dans toutes les galeries et les foires d’art. En réalité, l’artiste n’a aucune chance.  Le milieu de l’art a déjà programmé sa perte en faveur d’un autre « Anon émergent ».  Il finira sacrifié sur l’autel impitoyable du marché de l’art et de la spéculation, on le jettera comme un vulgaire mouchoir en papier usagé. Quatre ans après, il aura disparu de la circulation. En attendant on ne sait plus quoi faire de ses œuvres alors on les met ici.

Iacchos trouve que ce conservateur semble bien amer. Son métier n’est pas facile se dit-il pour l’excuser. Il y a tant de choses amusantes ici : des objets rendus parfaitement inutiles par leur taille comme cette brosse à dents géante, ou par leur matière comme cette casserole en feutre. Or n’est-ce pas le propre de l’art que d’être inutile ? Que de gadgets, on est dans une véritable caverne d’Ali Baba ici ! Emerveillé, il reprend la conversation, tout occupé à regarder partout :

-  Mais alors pourquoi tant de petits Anons continuent à suivre les académies des beaux-arts ?  Après tout cela doit être très amusant de faire plein de pastiches des œuvres produites par l’avant-garde?  Cela doit être excitant de se sentir l’âme d’un inventeur, d’un explorateur, d’un découvreur sans devoir faire de fastidieuses études scientifiques ni entreprendre de dangereux voyages, simplement en jouant au chaud dans un atelier ? Comment ne pas se réjouir devant les jouets géants fabriqués par cet enfant éternel, l’anversois Panamarenko ? N’avons-nous pas tous rêvés enfants de concevoir et de construire notre avion ou notre soucoupe volante pour s’envoler à partir de notre jardin ?

-  Pourquoi tant de petits Anons ?  Mais parce que l’art est le reflet de son temps.  La loi du moindre effort, voilà la clé de voûte de l’art actuel mondain.  Vous ne savez ni dessiner, ni peindre, et encore moins sculpter.  Vous êtes totalement inculte en histoire de l’art.  Et vous n’avez pas du tout envie d’apprendre tout cela.  Et voilà qu’on vous propose d’apprendre juste une doctrine, celle de l’avant-garde, qui vous permettra de vous en tirer dans vos études avec beaucoup de théorie, de rhétorique pseudo-révolutionnaire et un peu de bricolage.  Les bricolages, il vous suffira de les faire « à la manière de » en y ajoutant la petite variante qui fera de vous un nouvel « inventeur » et un grand artiste.  Comment résister à la tentation ?  Au nom d’une théorie « duchampienne » pervertie on vous dit qu’il suffit de prendre n’importe quel objet, et de l’exposer dans une galerie ou un musée pour que cela devienne une œuvre d’art.  Faire ce que demande de vous la haute spéculation financière internationale sur l’art, c’est-à-dire entretenir le mythe de l’avant-garde, est facile.  Le drame c’est que c’est une gigantesque arnaque, le drame c’est que vous n’avez rien à y gagner mais tout à perdre… surtout votre liberté de penser ! Le drame c’est que pour eux vous n’êtes qu’un simple figurant, car en réalité vous n’êtes pas né à la bonne place !  Votre poubelle restera toujours une vulgaire poubelle, et votre citrouille ne se transformera jamais en carrosse !

Iacchos n’écoute plus, il vient de découvrir une œuvre de Marcel Broodthaers. Elle est faite de coquilles vides d’œufs. Mais les coquilles sont toutes cassées.

-  Mais que fait un Broodthaers ici, il est tout cassé ?

-  Comment voulez-vous restaurer une pareille chose ? Si on remplace des coquilles on nous accusera d’attenter à l’authenticité de l’œuvre ! Alors on a préféré la laisser tout doucement mourir ici…

Iacchos découvre la section des empilements. Sa passion des collections se réveille.

-  Ouah les vieilles clés prises dans de la résine ! C’est trop top ! Dommage qu’on ne les voit pas bien ?

-  Cela vieillit mal, la résine… C’est un Arman déplacé ici pour la même raison : impossible à restaurer… Quand on sait ce que cela a couté à l’Etat!

-  Et ces autres accumulations, c’est aussi d’Arman ? Elles sont beaucoup moins amusantes…

-  Non, les cure-dents sont de Sylvain Bourdet, les amoncellements de chaises sont de Gaston Bizouille… ce sont d’excellents supports pour notre culture de champignons, cela n’a plus aucune valeur et plus personne ne se souvient d’eux. On a hésité : devait-on les classer parmi les accumulations ou parmi les maniéristes ?

Maintenant ils marchent d’un bon pas, l’art minimaliste n’intéresse pas Iacchos. Il trouve cela d’un ennui mortel.

-  On est arrivés !

Iacchos sort son appareil et photographie de grands panneaux mis sous verre.  Devant lui se dévoile, image par image, le tragique destin d’Anon Yme…

 


À suivre : l’ascension d’Yme Anon

Commentaires

Monsieur,

C'est scandaleux ce que vous osez écrire! Vous êtes un ignoble fasciste. Quel mauvais exemple vous êtes pour notre jeunesse n’est-ce pas ! Vous démotivez les jeunes d'entrer dans nos belles académies, vous leur ruinez le moral. Combien de carrières ne seront pas étouffées dans l’œuf à cause de vous n’est-ce pas ?

En plus vous osez vous attaquer à notre gouvernement et à notre patrie! Je ne vous salue pas!

Un professeur d'académie et fier de l’être.

Écrit par : Un professeur d'académie | 11/04/2012

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Cher Monsieur le professeur,
Je ne vois pas en quoi en dénonçant la haute spéculation financière sur l’art je serais un fasciste ? Et ce n’est pas parce qu’Adolf Hitler adorait manger de la carpe il y a plus de 65 ans que je devrais me priver d’en manger aujourd’hui. L’histoire et la société ont fortement évoluées depuis lors. Peut-être devriez-vous reconsidérer votre point de vue ? Peut-être qu’une remise en question fondamentale – et non formelle - serait salutaire ? J’espère que ces conseils vous seront bénéfiques. Etant poli, je vous salue et vous souhaite une très heureuse après-midi et un bon travail parmi vos élèves !

Écrit par : Eric | 11/04/2012

... Iacchos, je t'ai reconnu! C'est ton style quand tu imites un de tes profs :D Et moi qui passe du temps à répondre!

Écrit par : Eric | 11/04/2012

Ben oui, si on ne peut même plus rigoler :-D Dis, c'est quoi cette histoire de carpe?

Écrit par : Iacchos | 11/04/2012

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Je t'expliquerai la prochaine fois qu’on se voit. En court (je sais que tu es impatient) les tenants de la pseudo avant-garde utilisent un argument usé jusqu'à la corde dès qu'on ose critiquer la moindre de leur élucubrations: Adolf Hitler n’aimait pas la peinture expérimentale de son temps, il avait des goûts aussi kitsch que Jeff Koons actuellement mais en pire et en beaucoup plus sinistre. Il organisa une expo d’art « dégénéré » où était placée toute la peinture un tant soit peu originale. Il y avait de très belles œuvres parmi ces peintures ! Parallèlement à cela il organisa une expo avec la peinture telle qu’elle devait être dans le nouveau Reich de 1000 ans. C’est-à-dire, à quelques exceptions près, une peinture genre chromo mortellement triste, ennuyeuse et mal torchée. Maintenant dès qu’on ose la moindre objection contre certaines dérives de l’art actuel mondain on ressert cet amalgame : tu es contre donc tu nous considères comme des dégénérés donc tu es comme Adolf Hitler. Tout le fonds de commerce de Daniel Buren est basé sur cette malhonnêteté intellectuelle : si on s’oppose à lui on est contre le progrès… Mais le vrai problème est le présupposé de départ : qu’est-ce c’est que le progrès dans l’art ? Des rayures sont-elles un progrès par rapport à un Velasquez ou un Vermeer ? (Je croyais faire court, tu m’as encore eu !)

Écrit par : Eric | 11/04/2012

hello

bien bien le crabe moins cher que le paquet de frites, j"avoue ne pas en connaître le prix !!

je m'y suis retrouvée sous le palais étonnant étonnant culture des champignons :o))
j'en ai apprécié ton humour

et ou je me marre aussi c'est en lisant Monsieur le professeur :o)) je pense qu'il n'a pas compris soit soit :o))

merci pour ton com ben non c'est pas mon téléphone j'aimerais mieux mais pas de jus qui entre dans la maison

merci pour ta visite et bonne journée

Écrit par : nays | 12/04/2012

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N'oublies pas qu'on est dans une fiction, même si elle se rapporte souvent à des faits réels :D Par exemple pour l'invasion de crabes voir http://bit.ly/HMXBzO
mais il y a aussi des invasions plus importantes de crabes rouges géants genre http://bit.ly/I5EBvG . Qui sait, cela sera peut-être la nourriture de demain, avec une bonne portion d’algues? Un autre exemple, notre palais de justice de Bruxelles. On a laissé des échafaudages si longtemps qu'on ne sait plus comment les enlever, ils ont rouillé et font corps avec le bâtiment. Surréaliste non? Je t'embrasse, à bientôt :-)

Écrit par : Eric | 15/04/2012

Très belle journée à toi et merci de ton passage dans ma forêt

Écrit par : katara | 13/04/2012

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bonjour éric, je te souhaite un très bon dimanche
Amitiés

Écrit par : jojo de radon | 15/04/2012

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Merci Jojo, un bon dimanche pour toi aussi :-)

Écrit par : Eric | 15/04/2012

Je passe ...je m'excuse pas tout lu...pas de temps...la vie m'accapare...il faut que je relise tranquillement TOUT.
Une nuit ....
Par une nuit bleue et calme ....sereine ....où mon esprit ou mon âme sera loin du vacarme de la vie ...je relirai tout et peut-être laisserai-je quelques mots en encre bleue ( invisible ).
Je vous embrasse Toi, Eric...et Iacchos....je me sauve.... MeL

Écrit par : *MeL* | 15/04/2012

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Quand tu veux :-) Biz!

Écrit par : Eric | 15/04/2012

Une enquête pour le moins complète !!

Écrit par : julien | 16/04/2012

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En effet :D et ce n'est pas terminé...

Écrit par : Eric | 17/04/2012

C'est passionnant ! ... et désopilant ! Que les œuvres d'art servent de nourriture aux champignons, ça alors ! Et je ne m'étais jamais posé la question de la restauration d’œuvres aussi fragiles que des coquilles d’œuf ou des entassements. Les compressions seront peut-être plus solides ? Ce que j'adore, c'est la crabe rouge qu'on peut chasser la nuit parce qu'il est phosphorescent ;-) Bon week-end Éric, et belle inspiration littéraire, photographique... et picturale !!!

Écrit par : Thaddée | 09/06/2012

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Merci Thaddée :-) En ce qui concerne par exemple les grandes compressions de voitures par Arman, je ne suis pas sur que cela tiendra: la rouille doit tout attaquer. Dans le cas où les voitures sont enrobées de béton, il restera une structure avec des empreintes... Bon week-end :)

Écrit par : Eric | 10/06/2012

Contre la rouille : de l'huile alimentaire, rien de tel ;-)

Écrit par : Thaddée | 10/06/2012

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