23/04/2012

209) L’ascension d’Yme Anon

Le terrible engrenage : toujours plus !


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Devant Iacchos se dévoile, image par image, le tragique destin d’Anon Yme…  Le conservateur a étudié le dossier de l’artiste ; ce qu’il raconte complète les informations récoltées par Iacchos.

 

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Son arrière-grand-père est portefaix sur la plage de Blankenberge

 

- Yme Anon vient d’une modeste famille d’ouvriers.  Son arrière-grand-père est portefaix sur la plage de Blankenberge.  Yme ne sait pas dessiner un œuf ni peindre une pomme, mais il a des idées.

- Mais comment savez-vous tout cela ? l’interrompt Iacchos.

- Il est le premier à s’en vanter dans une biographie auto-admirative écrite par lui-même.  Il n’a presque pas de culture générale, pourtant il a de grandes ambitions.  Il ne veut pas se casser le dos à porter des charges, il deviendra donc artiste !  Il obtient son diplôme avec les félicitations du Jury.  Aussitôt il est embauché par la Galerie Vilaine Gargouille qui écrème tous les premiers prix fraîchement éclos des Académies des Beaux-Arts en leur offrant des sucettes, se faisant passer pour Saint-Nicolas.  Yme Anon se retrouve vite mentionné dans les plus grands magazines d’art : il sait créer la polémique.  En effet, il ramasse toutes les vieilles photos qu’il trouve de sa famille pour les martyriser : il en gribouille, il en brûle à moitié, il en déchire…  Cette « catharsis » lui vaut une première étude écrite par le célèbre critique d’art Hermann Von Blinkenstein. L’étude est un questionnement sur la revanche qu’Yme Anon aurait à prendre sur ses origines modestes, la rage destructrice qui l’habite envers son passé.  Attirés par l’aubaine, plein de psy emboîtent le pas, on parle du syndrome d’AnonYme A.

 

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Il ramasse toutes les vieilles photos qu’il trouve de sa famille pour les martyriser : il en gribouille, il en brûle…

 

- Un questionnement ? interroge Iacchos.

- J’ai dit questionnement ? Pourquoi cette drôle de question ?

- Justement parce que j’aimerais savoir quelles étaient les questions posées.  Cela pourrait servir mon enquête.  Or dans « enquête » il y a le mot quête, de queste, question.  La question est primordiale dans l’échange entre les hommes.  Elle est tellement essentielle qu’un des chevaliers à la recherche du Graal rate sa quête car il ne questionne pas le Roi Pêcheur.  Cela se passe lors de l’étrange procession qui se déroule devant lui.  Pour prendre un autre exemple, toute la Kabbale est fondée sur le questionnement.

- Jeune homme, les choses ont bien changé depuis les calligraphes chinois.  Alors qu’un empereur interrogeait l’un d’eux sur le pourquoi de ces paysages, l’artiste lui répondit : « Demandez-vous à la neige pourquoi elle tombe ?  Ou au cerisier pourquoi  il porte des fleurs ?  Ou à la mésange pourquoi elle chante ? »  Et même Picasso dit un jour : « je ne cherche pas, je trouve ».  Avant on faisait, maintenant on questionne sur le faire sans faire.

- Vous éludez ma question, dit Iacchos qui, dès qu’il a une idée en tête, ne la lâche plus.

- L’art actuel mondain est fondamentalement perverti, à l’image de la société qui l’entretient.  La perversion va jusqu’à vider les mots de leur sens et à lobotomiser les gens, les condamnant à la régression totale.  Le questionnement ne suppose aucune question, c’est un questionnement sans questions.  C’est à l’opposé des sagesses anciennes ou de la science actuelle : là, chaque question est un échange qui mène à une réponse provisoire qui ouvre une nouvelle question.  C’est ainsi qu’on progresse.  Ici, non seulement il suffit d’énoncer qu’on questionne pour être dispensé de poser la moindre question ou le moindre problème.  Mais il est très mal vu de poser de vraies questions.  C’est totalement inconvenant, dit le conservateur dont le sourire dément l’air courroucé.

- Bon, bon, dit Iacchos, on n’est pas sorti de l’auberge.  Laissons ma question de côté.  Tant qu’on a des champignons, dit-il en détachant un champignon d’un panneau et en le croquant à pleines dents.

- De toute façon le verbiage d’Hermann Von Blinkenstein est incompréhensible pour le commun des mortels.  Il faut un dictionnaire pour le décrypter. Le cryptage sert à dissimuler le vide qu’il y a derrière le discours, c’est très pratique.

- C’est comme du Lacan alors, rit Iacchos.  Son rire résonne en cascade par-delà les colonnes.

- Le conservateur, lacanien par le plus grand des hasards, ne relève pas l’impertinence de l’étudiant et continue imperturbablement son histoire.

 

 

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 Au-dessus : un labyrinthe en sucre de canne réalisé sur la plage de Blankenberge par Yme Anon. En bas l’artiste visitant la construction de son œuvre par grand soleil et marée haute.

 

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- Yme Anon est né sous une mauvaise étoile, car très vite il n’y a plus aucune photo de famille chez lui, il a tout utilisé.  Alors il tente une autre voie.  Après des cours du soir de photo pris secrètement sous une fausse identité, il se lance dans le Land Art.  Il ne sait pas qu’il a mis les doigts dans un terrible engrenage.  Son premier projet est encore modeste, c’est un labyrinthe en sucre de canne réalisé sur la plage de Blankenberge, la cité balnéaire où travaillait son arrière-grand-père.  Tous les journaux s’emparent de l’affaire et racontent la revanche du jeune artiste émergent sur le sort laborieux de ses ancêtres.  La presse aime ce genre d’histoire.  Cela fait espérer et fait croire aux gens qu’ils peuvent facilement sortir de leur condition.  Cela les tient tranquille un moment.  Les panneaux de présentation du projet se vendent bien, et à la foire « Brüsselart » on s’arrache les dernières lithographies pour des milliers d’euros.  La galerie expose l’artiste prometteur à Paris, Bruxelles, Londres, New York, Tokyo, Pékin et Tombouctou.  On réalise de nouvelles lithographies, on y colle de la poudre de pierres précieuses pour faire monter les prix, et en un an c’est la gloire.  L’argent coule à flots.  Yme Anon peut engager des petites mains pour faire ses projets.  Pendant ce temps il peut jouer aux cartes.  Il doit juste assister aux vernissages et aux interviews.  On s’arrache sa présence.  Le gratin aime s’encanailler en fréquentant juste le temps d’une soirée un jeune du peuple.  Yme est mignon, cela est loin de le desservir.  Mais le monde de l’art officiel est aussi impitoyable que celui de la spéculation qui le sous-tend.  Il faut faire toujours plus grand.  La galerie le presse de passer à la vitesse supérieure.  Bien que déjà un peu affaibli par la prise de substances illicites, Yme Anon organise un gigantesque projet.

 

 

Lire la suite de l'histoire: la chute d’Anon Yme

Commentaires

Toujours à mourir de rire! Je suis curieuse de la suite... et impatiente aussi! Bisous!

Écrit par : Barbara | 23/04/2012

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Magnifique l'histoire, et les illustrations sont pas mal trouvées aussi! C'est tout fait "maison"?

Écrit par : André | 23/04/2012

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En effet, aussi bien le texte que les images sont faites "maison" :D
Pour l'occasion j'ai reconstitué deux maquettes de labyrinthe en sucre. On peut une fois de plus parler de "Living Art" comme décrit dans http://bit.ly/I94RY4
A bientôt :)

Écrit par : Eric | 24/04/2012

Il ne fallait pas que je manque la suite de mon feuilleton internet sur le monde de l'art! Cette fois le texte s'est fait attendre, non?

Écrit par : Benoît | 23/04/2012

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Mais non mais non, tout est si relatif :D
Bonne journée

Écrit par : Eric | 24/04/2012

Un petit bonjour en passant.

Écrit par : Sucramus | 23/04/2012

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Très intéressant cet article, merci et bonne fin de journée

Écrit par : Nokomis | 23/04/2012

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bonne journée à toi mon ami
Amitiés

Écrit par : jojo de radon | 24/04/2012

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Un petit mot en cette belle journée du 1er Mai pour te souhaiter tout le bonheur du monde bisous

Écrit par : domi | 01/05/2012

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Voilà voilà, j'ai trouvé la solution à mon problème ! je vais m'emparer du syndrome d'Anon Yme, ainsi je pourrai m'écrire plein de critiques auto-admiratives :-) !
"Le cryptage sert à dissimuler le vide qu’il y a derrière le discours, c’est très pratique." : alors ça c'est très fort (en fait je commente au fur et à mesure de ma lecture ;-)
Hou la la j'ai hâte de lire la suite mais je reviendrai lire demain. Une histoire par jour ça fait durer le plaisir... et le suspense ! Et quand j'aurai tout lu je ré-disparaîtrai pendant trois mois, sauf si mes critiques auto-admiratives m'ouvrent un avenir digne de ce nom sur les blogs et dans le monde entier. Ce doit être assez gratifiant d’être Âne-Onyme ;-)
Bonne fin d'après-midi Éric et vite à ta plume, c'est trop réjouissant de te lire !

Écrit par : Thaddée | 10/06/2012

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Pas sur, pas sur... De grandes désillusions l'attendent! Par contre les critiques auto-admiratives il y en a plein dans le monde de l'art :D Bisous, bonne soirée.

Écrit par : Eric | 10/06/2012

Je vais découvrir de ce pas ses grandes désillusions...

Écrit par : Thaddée | 11/06/2012

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