12/06/2012

213) Un encart pirate dans un grand magazine d’art à Bruxelles

Pendant ce temps à New-York : des indignés occupent le MoMA...

 

Voir le début de l'histoire  

 

encart pirate

 

Le repas n’est pas entièrement terminé.  Je commande un café pour moi, Iacchos préfère une grande tasse de chocolat chaud.  Il feuillette le magazine Artakk pendant que je passe la commande.

- Je vous envoie le robot dit le serveur qui semble être le seul personnel humain de la brasserie.   Je ne suis pas certain d’avoir bien compris : après les automates un robot ?  Iacchos relance la conversation.

- Dis, tu crois vraiment que ce journal est à tendance communiste ?  Il y a un encart avec des publications d’indignés, un article d’un « économiste atterré » et un autre écrit par un écologiste.

Je regarde et constate qu’il y a en effet un encart avec des publications alternatives.  Il est imprimé sur du papier recyclé.

- Probablement que ce journal veut s’ouvrir à toutes les tendances culturelles pour peu qu’elles s’opposent à la doxa officielle mondaine, académique et institutionnelle. C’est clair que pour les indignés et les écologistes les étiquettes « gauche-droite » ne signifient plus rien.

- Oh, regarde, il y a un appel des indignés de New-York : après avoir occupé la bourse de Wall-Street, ils ont organisé une marche de protestation vers le MoMA et ensuite occupé le New Museum et d’autres institutions artistiques.  Ils appellent chacun à occuper le musée le plus proche (1).

Iacchos me tend le journal et je lis la suite tout haut :

- Les musées d’art contemporain mondain font partie intégrante du système néo-libéral.  Ils en reproduisent fidèlement la logique, sont financés par le système et en dépendent.  Seule une minorité d’artistes y sont présentés, toujours les mêmes.  Comme pour Wall Street il y a ce 1% de personnes qui contrôlent tout et qui décident de tout. Au cours de ces trente dernières années, toutes les institutions culturelles significatives sont passées aux mains de cette minorité.  Elle concentre pouvoir politique, argent et prestige social. (1)

Iacchos interrompt la lecture :

- Voilà pourquoi on formate les étudiants des académies à devenir des petits Anons aussi serviles que des automates ?

- En effet, la minorité ne supporte aucune remise en question. Elle fait de l’art une arme au service de l’appareil répressif. Pour mieux réprimer toute pensée indépendante il faut d’abord pervertir le langage et s’attaquer au sens.  Confucius disait : « lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté ». Ensuite, afin de s’assurer qu’il n’y ait pas de vraie contestation on formate les étudiants afin qu’ils acceptent ce nouveau langage qui les enfermera dans la doxa.  Tu sais, l’homme est enclin à préférer la servitude à la liberté.  Alors les Anons suivent docilement une doctrine d’avant-garde, dépassée mais toute faite, qui leur donne l’illusion d’être libre et d’être révolutionnaire. En réalité la doxa leur interdit d’achever un dessin ou un tableau. Elle les condamne à rester dans l’anecdote, le presque rien, le futile. Ainsi plus aucune œuvre forte ne pourra déranger le pouvoir établi et son réseau de spéculation.

- Pourquoi crois-tu que l’idée de progrès et d’avant-garde est dépassée dans l’art ?

- Tu te souviens de mon objection première : on peut parler de progrès scientifique.  On peut aussi constater un progrès dans l’élaboration d’une société, mais déjà ici il faut être sur ses gardes car la civilisation peut reculer. Toute civilisation, toute société est mortelle. Croire en la fin de l’Histoire, c’est une illusion dangereuse ! L’Histoire ne sera jamais terminée dans le sens où l’humanité vivra toujours des avancées et des reculs. En ce qui concerne le domaine de l’art plastique, on y trouve des formes et des expressions. C’est une escroquerie intellectuelle que de considérer qu’une forme ou qu’une expression constitue un progrès par rapport à une autre.  Soi-disant on crée la perspective à la Renaissance et c’est « un progrès ».  Ensuite on abandonne la perspective au 20ème siècle et c’est encore un « progrès ».  Cherchons l’erreur. Bien sûr qu’il a, en dehors des gadgets anecdotiques ou littéraires et malgré la doxa, plein de formes nouvelles et intéressantes dans l’art actuel. Mais elles ne sont pas meilleures ou moins bonnes que ce qui a déjà été fait, elles sont tout simplement autres. Ma seconde objection est la suivante : l’idée de « croissance » dans la fabrication et l’acquisition de biens est dangereuse.  On ne peut croître de façon illimitée dans un monde qui lui est limité.  C’est pour cette raison que le mythe de l’avant-garde est dépassé et à revoir d’urgence.  Il faudra réécrire l’histoire de l’art de ce dernier siècle avec plus d’objectivité et moins de présupposés.  Cela ne se fera pas avant l’énorme crash final boursier, trop d’intérêts sont en jeu actuellement. Enfin ma troisième objection provient tout simplement des faits : depuis Duchamp on continue à faire du Duchamp, depuis les premiers monochromes imaginés par des humoristes en 1851 on fait toujours des monochromes, quant à ce qui concerne « l’art conceptuel » on sort du domaine de l’art plastique pour entrer dans celui de la littérature et de la philosophie. Où est le progrès, où sont les avancées ?

- Oui, mais voilà, dit Iacchos qui adore contredire : ce que tu fais est terriblement avant-gardiste !  Ses yeux rient et démentent son air sérieux.

- Développe ?

- On quittera la civilisation du tout à jeter, de la mode, de l’éphémère.  On sera obligé de fabriquer des produits faits pour durer.  Or tes toiles sont faites pour braver le temps.  Tu es donc en avance sur ton temps. Ce n’est pas pour rien que des collectionneurs achètent tes œuvres en douce.

Juste à ce moment arrive un robot sur roulettes.  Il nous sert de façon assez cavalière, jetant presque les tasses devant nous.  En voulant rattraper une petite cuillère qui prend la fuite, je renverse le journal à terre.

- Ça alors, tu as vu ?  Dit Iacchos tout excité. Du journal ouvert s’échappe comme une fleur violette.  On dirait un lys vénéneux.  D’abord plat il se déploie maintenant en trois dimensions et grandit de façon inquiétante. En petites lettres blanches il est écrit « Pirate » sur un des pétales. Un autre pétale est orné d’une tête de mort, d’autres encore sont remplis de textes en rose. 

- C’est un encart pirate, on dirait un origami réalisé dans une feuille synthétique !

 

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"Le robot sert le breuvage artificiel au goût chocolat..."

 

Je ramasse le tout et le repose sur la table.  Le robot sert le breuvage artificiel au goût chocolat et l’ersatz de café, mais au moment de servir une goutte d’ersatz tombe sur la fleur. Celle-ci se déploie alors en un étrange message à la forme compliquée.

- On dirait qu’il y a un plan !

- Oui, c’est un plan pour arriver à la Grande Faille dans la forêt de Soignes.

On replie la fleur, on ne sait jamais, le robot pourrait avoir une caméra de surveillance, et après avoir payé on sort pour se promener le long du Quai aux Briques. Il y a plein de restaurants prenant le crabe pour enseigne. Il y a le « Crabe dehors » avec ses grandes terrasses au soleil, et le « Crabe d’Or » dont le menu coute exactement 33.000 fois le prix du menu que nous avons pris. Ce dernier restaurant est surtout fréquenté par des banquiers qui ont reçus des parachutes dorés. Le « Crabe aux pinces d’or » est fermé pour cause de procès avec la Fondation Moulinsart.

 

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Lire la suite de l'histoire: des animaux empaillés très tendance...

 

(1) Ce paragraphe est authentique et est relayé par le n° 117 de « Camera Austria International » qui est un des rares magasines d’art à en parler. On y apprend les liens troubles entre deux trustees du MoMA et Sotheby’s, le gonflement artificiel des côtes, les influences cachées, les conflits d’intérêts, la censure, les liens avec le Thea Party (de droite !), la philanthropie pervertie… Bien sûr dans la plupart des autres magasines d’art c’est le silence total : on veut bien être révolutionnaire de façade et rouge caviar, mais il ne faudrait surtout pas gripper la machine si bien huilée !

Commentaires

Ah ! Encore de la lecture ! Merci merci merci, il me reste donc deux articles à lire, youpiiii ! :-)

Écrit par : Thaddée | 12/06/2012

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Je partage ton idée de "progrès". Le concept a en soi l'idée d'évaluation, de comparaison entre deux idées. Qui sommes-nous pour dire que cette idée est meilleure qu'une autre? Sur quelles valeurs basons-nous notre évaluation? Sur des valeurs actuelles…mais, les idées de maintenant seront considérées comme "démodées" dans l'avenir...Donc, les idées/valeurs que maintenant on considère comme "progrès" seront vues comme "passé" dans quelques années…c'est un cercle "vicieux" qui se reproduit à chaque époque de la culture occidentale...je ne connais pas trop les autres cultures pour affirmer si c'est une idée typique de la culture judéo-chrétienne ou si, au contraire, le progrès est un concept universel.

Est-ce que l'homme a vraiment progressé depuis les singes? Bien sûr, il y a eu des changements technologiques, mais peut-on parler d'évolution?

Écrit par : Giacomo | 12/06/2012

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Je sais en tout cas que d'autres sociétés ne fonctionnent absolument pas selon ce concept de "progrès". Avec la mondialisation cette idée de progrès tend pourtant à être imposée à toute la planète. Le réveil pourrait être très douloureux: nous ne sommes pas à même de contrôler le seul vrai progrès que nous avons fait, celui dans le domaine des inventions technologiques et des découvertes scientifiques. Selon moi notre maturité et notre sagesse ne progressent pas à la mesure de nos inventions, d'où les catastrophes nucléaires genre Tchernobyl ou Fukushima qui se répéteront encore à l'avenir. C'est aussi une des raisons pour laquelle le milieu de l'art devrait impérativement abandonner ces illusions et ce mythe destructeur. Le monde néo-libéral, lui, adore ce mythe, puisqu'il se présente comme seule solution possible pour notre futur. Et voilà pourquoi selon moi le monde de la finance spéculative et l'art contemporain mondain s'entendent si bien, ils reproduisent les mêmes illusions....
Merci pour ton précieux apport, cher Giacomo, à bientôt :)

Écrit par : Eric | 12/06/2012

Si dans chaque société il y a effectivement un phénomène de « cycle », je suis certaine que l’être humain a évolué ! Oh, il s’agit bien entendu d’une « petite » évolution mais il y en a une. Aussi minime soit-elle, elle se traduit par une conscience de plus en plus importante de la responsabilité de chacun. L’accès à cette conscience est probablement loin d’être généralisé mais je pense que l’accès à l’éducation, l’accès à l’information étendent de plus en plus le phénomène.
Je ne suis d’ailleurs pas la seule à le penser, l’astrophysicien Hubert Reeves, dans son livre « La plus belle histoire du monde » dit ceci :
«Je crois en la croissance de l’intelligence collective, en un humanisme technologique … L’homme accumule une connaissance grandissante. Il progresse vers un plus grand savoir, une plus grande liberté, vers une culture et peut-être une nature de plus en plus complexes. Nous suivons la même voie que celle de la matière et de la vie…. Je trouve que les sociétés humaines s’organisent plutôt bien. Petit à petit, nous prenons conscience de notre environnement. Regardez la Société des Nations, l’ONU : ces organismes ont connu nombre de difficultés. Mais quand on considère les choses avec du recul, on voit que l’homme a pris conscience de sa condition mondiale en à peine soixante-dix ans… »
Cette prise de conscience de l’homme de sa condition « mondiale », je la traduis par la prise de conscience de l’interdépendance. Voici quelques extraits du livre « Le cosmos et le Lotus » de Trinh Xuan Thuan que j’apprécie énormément :
« Nous partageons tous une même généalogie cosmique qui remonte à 13,7 milliards d’années, l’âge de l’univers… Nous sommes tous faits de poussières d’étoiles. Frères des bêtes sauvages et cousins des fleurs des champs, nous portons tous en nous l’histoire cosmique.
…nous sommes tous liés les uns aux autres génétiquement.
Savoir… que nous sommes tous connectés à travers l’espace et le temps, ne peut qu’induire une conscience aigüe de notre interdépendance. Celle-ci engendre à son tour la compassion, car nous nous rendons compte que le mur dressé par notre esprit entre « moi » et « autrui » est illusoire, et que notre bonheur dépend de celui des autres. »

Écrit par : Anne | 12/06/2012

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Merci pour cet apport très riche, Chère Anne! Il y a largement de quoi réfléchir :)

Écrit par : Eric | 12/06/2012

J'aurais une analyse plus proche de celle de Giacomo que de la tienne, à part que je crois qu'on est plus évolué que le singe (on est capable d'imaginer l'éternité, Dieu, de s'interroger sur le sens de la vie, etc... ) Pour le reste des études ont mis en avant que dans notre société mondialisée c'est l'individualisme qui prime, alors que dans beaucoup de sociétés archaïques c'est le groupe. (Exemple Indiens d'Amazonie). Ici encore il y a des flux, et s'il y a à nouveau prise de conscience de "l'autre", tant mieux mais est-ce nouveau?

Écrit par : Pirate.be.1306 | 13/06/2012

Je vais un peu plus loin. La prise de conscience qualitative de notre interdépendance à travers les découvertes scientifiques est il me semble réservé à une élite qui a accès à ces connaissances. Et les autres? Ils prennent aussi conscience de notre interdépendance, mais de manière quantitative (ils ont une meilleure perception de la taille du monde, et il y a plus d'hommes sur la terre). Reprenons des civilisations archaïques: ils ont tout autant conscience de leur interdépendance mais pour eux le monde est la forêt, ils ont une perception plus vague du monde... Une perception est-elle plus "valable" qu'une autre? J'aime bien ton optimisme, mais moi je suis plutôt pessimiste...

Écrit par : Pirate.be.1306 | 13/06/2012

merci pour tes passage, moi c'est toujour la course dans mon boulot bon week end mon ami

Écrit par : jojo de radon | 16/06/2012

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Que dire... je suis confondue par la profondeur intellectuelle de cet article, et je ferais bien triste figure à vouloir commenter ce morceau de maître. Tout y est instructif et passionnant de la première à la dernière ligne. J'ajouterai juste que tu dépeins un monde futur extrêmement concret avec les automates et les boissons artificielles. Mais les questions que tu soulèves sont complètement d'actualité. Une science-fiction très réaliste et très impliquée dans les questions de société actuelle. Je n'en dirai pas plus, me sentant incapable de participer à ce débat magistral. Tout ce que je peux dire c'est : bravo. Passe un beau week-end mon cher Eric, bisou d'amitié :-)

Écrit par : Thaddée | 23/06/2012

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Merci Thaddée, je vais finir par rougir ;) Bisous, belle journée avec soleil!

Écrit par : Eric | 23/06/2012

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