10/01/2017

334) La demeure de Rabbi Isaac.

Question sur la nature du daïmôn-page.

 

Début de l'histoire...

 

"Hachem dit : va vers toi-même, là où l’Ame de l’âme se révèle à toi !"

 

La demeure.

 

 

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« Les murs sont couverts de bibliothèques… »

 

La demeure de Rabbi Isaac est en un endroit caché, dans le vieux Bruxelles. Il faut entrer par le porche d’un bel hôtel de maître restauré, passer par un long couloir, avant d’arriver dans un immense jardin abandonné plein d’arbres, d’arbustes et d’herbes hautes. C’est comme si on pénétrait dans un autre monde. Il faut traverser un petit bois. On devine deux maisons en ruines et une très vieille maison basse, à un étage, grande, délabrée, mais toujours habitée. C’est là que réside Rabbi Isaac avec son fils Noam (« agréable ») et son élève Azriel. Ce dernier porte le nom d’un ange, qui signifie « l’aide de Dieu ». Sur le montant de la porte de la maison est fixé une mezouzah (1). Dès qu’on entre on se retrouve dans un labyrinthe de couloirs et de pièces, dont les murs sont couverts de bibliothèques. Il y a des livres partout ! Par endroits sont accrochés des masques et des marionnettes, une passion envahissante de Noam. Les murs n’ont plus été peints depuis la nuit des temps, mais Azriel veille à ce que la maison reste propre. Les plafonds laissent apparaître les poutres et le plancher de l’étage. Il y a une délicieuse odeur de feu de bois, la maison est chauffée grâce à trois poêles à bois…

 

 

 

Les habitants.

 

 

Rabbi Isaac n’est pas à proprement parler un rabbin, il n’est ni « orthodoxe » ni « cacher » (2). Pourtant nous sommes nombreux, juifs et gentils, à le considérer comme un grand Maître, un Rabbi, un homme d’étude sage et avisé. Comme moi il a eu des élèves, comme moi il n’en a gardé qu’un, même si notre domaine d’enseignement est bien différent et sa sagesse infiniment plus grande que la mienne. Il a eu bien des épreuves dans sa vie, toute sa famille a été exterminée lors de la Seconde Guerre mondiale. Sa femme est morte récemment, il ne lui reste plus que son fils, conçu sur le tard alors qu’il avait dépassé les soixante-cinq ans. Un cadeau étrange qui l’a beaucoup fait réfléchir :

« j’ai vitupéré, jeune, contre le monde décadent des homosexuels. Je n’ai alors pas pu avoir de fils. Quand je me suis rendu compte de l’injustice de mon jugement, quand j’ai ensuite totalement oublié cette erreur, alors seulement Hachem m’a donné un fils… Mais quel fils ! Un garçon tout à fait androgyne ! Quel humour ! Je n’aurai probablement pas de descendance selon le sang, mais grâce à mes élèves une descendance multiple selon l’esprit. »

Rabbi Isaac porte une longue barbe blanche, ses mains sont délicates et parcheminées, il a des yeux perçants et pourtant bienveillants qu’on n’oublie pas une fois aperçus. Ses vêtements sont propres mais terriblement élimés, sa voix est douce et inspire la sérénité.

 

Iacchos et Rabbi Isaac sont comme le feu et l’eau, pourtant ils ont appris à se respecter et à s’estimer. Un jour que Rabbi Isaac est venu visiter mes ateliers pour une commande d’enluminures, il est resté en arrêt devant un de mes tableaux représentant un jeune homme discutant avec une sphinge. Lorsque je l’ai retenu pour boire le thé avec deux de mes élèves, il m’a demandé de le tutoyer, et de l’appeler désormais « Isaac ». Quand j’ai protesté j’ai cru qu’il allait se fâcher, ce qui n’est pas dans ses habitudes. Alors j’ai accepté.

 

Azriel est un grand et robuste jeune homme, silencieux, consciencieux, travailleur, c’est sur lui que repose le fonctionnement pratique de la maison. Il a un regard franc et déterminé. Il donne une impression de force tranquille et disciplinée, on a de suite envie de lui faire confiance et il est très apprécié. On le considère comme le fils spirituel de Rabbi Isaac.

 

Noam est un adolescent au visage d’ange, de longs cheveux noirs bouclés retombant sur ses épaules. Il est de stature bien proportionnée, mince et gracile. Il est presque trop gracieux, son regard est très doux et d’une infinie gentillesse, le son de sa voix trahit son côté androgyne. Il a d’étranges et inquiétantes manies qui lui ont valu la réprobation et la crainte des élèves et des habitants du quartier : autant son père est aimé et respecté, autant lui on l’évite. Il adore les poupées, les automates sophistiqués, les masques inquiétants et les marionnettes, il en fabrique lui-même et leur coud des vêtements. Ses poupées sont réputées par leur beauté et le caractère différent de chacune d’elles, deux magasins proches de la Grand-Place en vendent à prix très élevé. On dirait ces poupées vivantes, habitées par des âmes, toutes représentent des garçons androgynes. Les clients sont avertis de ne pas les déshabiller ni de les donner aux enfants. Il y en a qui suspectent Noam de pratiquer la magie, et on raconte que certaines de ses poupées bougent et changent de place une fois la nuit venue. Heureusement Azriel veille sur lui comme sur un petit frère trop fragile, et le protège de la cruauté et de la méchanceté du monde extérieur. Son père l’adore, lui aussi a tendance à le surprotéger. Le jour où trois élèves ont coincé Noam dans un couloir pour le martyriser, les hurlements de terreur de Noam attirèrent Azriel et Rabbi Isaac, et sauva le trop gracieux adolescent des griffes de ses bourreaux. Un des élèves traita Noam de démon incube et justifia ses actes en prétendant que Noam lui avait fait des avances. Le même jour Rabbi Isaac renvoya tous ses élèves sauf Azriel qui était venu sauver son fils. C’était au printemps. Depuis lors Noam est confiné dans la maison et l’immense jardin, une partie du jardin lui est réservé pour cultiver des plantes médicinales. Ses déplacements sont aussi silencieux que ceux d’un chat, dans la maison il peut apparaître et disparaître à volonté. On pense qu’il y a des passages secrets dans la bâtisse, elle a servi de refuge lors de la seconde guerre mondiale.

 

Nous on a le droit de voir Noam et de lui parler, il a de suite sympathisé avec Iacchos et ce dernier se plie avec beaucoup de gentillesse à toutes les bizarreries du garçon. Iacchos me dit souvent qu’il ne supporterait pas d’être ainsi enfermé, il ressent une profonde compassion pour l’adolescent devenu craintif et solitaire.

 

 

 

Il faut toujours commencer par une question.

 

 

Azriel nous accueille à l’entrée de la maison, j’ai deviné la voix joyeuse de Noam l’invisible lui annonçant notre venue.

 

« - Bienvenue Maître, Rabbi Isaac vous attend dans le salon... »

 

On entre dans la fraîcheur de l’ancienne demeure, il y fait très sombre comparé à la lumière resplendissante de l’été. Le salon est éclairé par des lampes alors que la fin du jour n’est pas encore venue.

Et d’abord, dans le salon, sur la grande table, il y a parmi les livres et les papiers une grande gravure bien mise en évidence. C’est comme si elle avait été posée là en vue de notre entretien. C’est un fac-similé de la plus ancienne représentation imprimée connue de l’Arbre séphirotique, qui date de 1516. C’est la première page d’un ouvrage de Paulus Riccius. Sous le titre PORTAE LUCIS, « Portes de Lumière », est écrit en latin : « Hic (ou Haec) est porta Tetragrammaton iusti intrabunt p(er) eam ».

 

C’est seulement ensuite que mes yeux aperçoivent Rabbi Isaac, souriant, assis dans un grand fauteuil un peu dans l’ombre, en retrait, la trop grande lumière blesse ses yeux devenus fragiles à force d’étude. Je lui ai téléphoné et annoncé notre venue, ainsi que l’objet de notre appel à l’aide. Mais comme il dit, « le téléphone ne compte pas », et après nous être salués il entre de suite dans le vif du sujet.

 

« - Ta question, pose-moi ta question !

- Cette fois je viens pour aider Iacchos.

- Alors c’est lui qui posera la question.

- Rabbi, pouvez-vous nous aider à renvoyer un daïmôn-page vers la Lumière ?

- Cela dépend… Eric et Iacchos, vous devez répondre simultanément, sans réfléchir, spontanément, selon l’élan premier de votre cœur, à cette première question : quel est, selon vous, la nature exacte du daïmôn-page ? »

Notre réponse fuse instantanément :

« - Un elfe ! »

 

 

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« - Un elfe ! »

 

Puis Iacchos rajoute un élément que j’ignorais :

« - A un moment il n’était plus distinct des elfes chasseurs, il n’avait plus de vêtements, il était nu et armé comme eux, il était eux, pourtant il protégeait toujours le faune bien entouré ! C’est comme s’il avait intégré leur âme-groupe !

- Ce n’est pas « comme si » … Votre réponse m’est une piste précieuse, le daïmôn est donc de nature elfique… Et ces entités font partie de mon domaine de connaissances, de pouvoir et d’action. Quand-même, Iacchos, vouloir susciter un faune en lui offrant du sang de porc ce n’est vraiment pas cacher ! Maintenant que le faune est suscité grâce à l’aide d’Éric, tu n’en as pas assez et tu veux aider le compagnon du faune. Je t’aiderai à mon tour, mais tu deviendras mon débiteur. Réfléchis une dernière fois avant d’accepter. Tu veux réellement aider le daïmôn-page ? Cette fois tu devras en payer le prix !

- Oui, et je sais ce que vous me demanderez en retour. Je suis prêt. On libérera le daïmôn page de la matière, mais par la même occasion on projettera une autre âme vers un goût bien plus prononcé pour la matière ! Cela fait peur à Éric, pourtant je veux le faire et j’en assumerai les conséquences. Déjà pour le faune je suis en train d’en payer le prix : de plus en plus souvent, plusieurs fois par jour, je suis dans le même état que lui… Eric m’avait prévenu ! Et pourtant j’aime tellement ça ! »

 

A ce moment je remarque la présence de Noam, nous observant accroupi, caché derrière une pile de livres. Je sursaute, il est apparu comme par magie et sans aucun bruit, tantôt il n’y était pas ! Il fait vraiment peur malgré sa beauté ! Seul ses yeux et sa chevelure sont visibles. Il ne détache pas ses yeux de Iacchos, son père m’a confié qu’il s’était pris d’une passion torride pour lui dès la première rencontre. Iacchos sent à son tour le regard brûlant de l’adolescent posé sur lui, et croise son regard avec celui de Noam. Je sens une souffrance terrible en Noam éperdu d’amour et de désir inassouvi. Noam rassemble toutes ses forces pour se lever, se dévoiler, on dirait maintenant un jeune félin prêt à bondir.

 

« - Iacchos, tu viens jouer avec moi ? Je ferai tout ce que tu veux, si tu veux je te tire les cartes ? »

Sa voix mal assurée est suppliante. Son père, d’une voix ferme mais douce, lui demande d’attendre :

« - Tantôt Noam, tantôt, laisse-nous un moment. On a des choses à débattre.

- Je te rejoins tout à l’heure, je te le promets ! » le rassure Iacchos. L’adolescent sort de la pièce, le regard chargé de regrets…

 

 

(1) Mezouzah : petit rouleau de parchemin contenant certains passages de la Torah, traditionnellement fixé sur le montant des portes.

(2) Cacher : par extension se dit aussi de ce qui est scrupuleux, conforme, selon la ligne.

 

 

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Cliquer sur la photo pour voir la note :

 

 

 

330) Disparitions inquiétantes dans la Forêt de Soignes.

 

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288) Le faune et le griffon

 

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307) Créer, nommer...

 

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Commentaires

Arriver sur un blog que l'on ne connaît pas, ouvrir une page au hasard, en découvrir d'autres... juste pour le plaisir, comme on feuillette un livre dans une librairie...
C'est un peu moi ce matin, à la suite de votre passage.

J'ai découvert de bien jolis tableaux qui sont sans doute trop anciens pour que j'aie pu y laisser un commentaire.
Mais c'était agréable.
Alors, merci pour la découverte et bravo à vous pour tout.

Écrit par : Quichottine | 11/01/2017

Répondre à ce commentaire

Un grand merci, chère Quichottine.

Moi aussi j'ai fait une heureuse découverte en arrivant sur votre blog.

C'est toujours gai d'avoir une impression première écrite à chaud!

A bientôt

Écrit par : Eric | 15/01/2017

Bonjour Eric, un récit dense, habité par de puissants personnages de des forces mystérieuses. L'atmosphère de cette vieille demeure fait penser aux très vieilles bibliothèques dégorgeant de grimoires. Entre le rêve et la réalité, ce jeune homme qui apparaît et disparaît comme les chats. Bonne journée à toi, je t'embrasse bien fort.

Écrit par : Thaddée | 11/01/2017

Répondre à ce commentaire

Bonsoir chère Thaddée,

Oui en effet le récit se densifie par rapport au début :D
En fait ce texte est un brouillon, car j'ai déjà commencé à réécrire le début.
Bien sur Iacchos m'envoie aussi des commentaires.

Bisous, très bonne soirée!

Écrit par : Eric | 22/01/2017

Je profite que tu es en haut pour prendre la main sur l'ordinateur :-)

C'est très amusant de te voir décrire des lieux réellement existants et les intégrer dans une histoire.
Heureux d'être de retour à Bruxelles: Lyon c'est un peu triste pour le moment.
Ou est-ce moi qui ai un coup de bleus?
Je t'aiderais bien pour ton histoire, comme cela je connaîtrais la suite avant les autres!

Bisous!

Écrit par : Andrea | 11/01/2017

Répondre à ce commentaire

Pourquoi pas ?
Tu pourras ainsi mieux censurer certains passages :D
Plein de bisous, fais de beaux rêves!

Écrit par : Eric | 22/01/2017

Arriver sur un blog que l'on ne connaît pas, ouvrir une page au hasard, en découvrir d'autres... juste pour le plaisir, comme on feuillette un livre dans une librairie...
C'est un peu moi ce matin, à la suite de votre passage.

J'ai découvert de bien jolis tableaux qui sont sans doute trop anciens pour que j'aie pu y laisser un commentaire.
Mais c'était agréable.
Alors, merci pour la découverte et bravo à vous pour tout.

Écrit par : Quichottine | 11/01/2017

Répondre à ce commentaire

Un grand merci, chère Quichottine.

Moi aussi j'ai fait une heureuse découverte en arrivant sur votre blog.

C'est toujours gai d'avoir une impression première écrite à chaud!

A bientôt

Écrit par : Eric | 22/01/2017

bonjour Eric

les livres sont les peintures des murs..
on s'y plonge dans l'histoire

ton récit toujours si bien illustré..

bonne journée Eric et bonne année si je ne l'ai pas déjà souhaité ;) non pas d’Alzheimer comme tu l'écris ;)

bisous ☺

Écrit par : nays | 12/01/2017

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Coucou chère nays, c'est chouette non? Pouvoir lire des murs...

Ce sont en quelque sorte des murs parlants :D

Bonne nuit, fais de beaux rêves!

Écrit par : Eric | 24/01/2017

Bonjour Eric, un peu moins présente sur le net :-) merci pour ton passage sur mon blog un réel plaisir de te lire et d'admirer tes illustrations bisous et bon dimanche

Écrit par : domi | 22/01/2017

Répondre à ce commentaire

Merci pour tes encouragements, chère domi!

Bisous, bonne nuit!

Écrit par : Eric | 24/01/2017

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