07/02/2017

336) Un long couloir sombre

Iacchos confronté à sa propre image

 

Début de l'histoire...

 

 

 

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« Le couloir est encombré de masques et de poupées suspendus aux murs… »

 

 

L’escalier

 

Iacchos monte un étroit escalier de bois. La troisième marche grince sous ses pas, le son se confond avec celui d’une porte qui s’ouvre. La septième marche fait entendre un miaulement de chat. Cette maison est enchantée, se dit Iacchos en grimpant l’escalier. Soudain il doute : le prix à payer pour amener le daïmôn à rejoindre la Lumière ne sera-t-il pas trop élevé ? Mais aujourd’hui il a donné sa parole, et Iacchos est toujours fidèle à sa parole.

 

 

Le couloir

 

Au premier étage il y a ce long couloir qui partage la maison en deux dans le sens de la longueur. Le couloir est encombré de masques et de poupées suspendus aux murs. Des lambris en bois achèvent le camouflage de la nature réelle des murs. Des appliques diffusent une lumière parcimonieuse. Trois papillons volent à travers le couloir. D'où viennent-ils? Iacchos n'est pas très à l’aise, il aimerait sortir et se retrouver au soleil, il se sent comme un enfant de la Lumière prisonnier d’un redoutable magicien, capricieux et ombrageux. C’est à ce moment que Iacchos sent la peur le gagner. Une latte de plancher laisse entendre un craquement sec, dans le silence il résonne comme un coup de tonnerre et exactement à cet instant la lumière s’éteint. Maintenant, le couloir est plongé dans les ténèbres. Iacchos le sait, au bout du couloir cette porte avec une fente de lumière en-dessous est l’entrée du domaine de Noam.

 

« - Noam ! Noam ! La lumière s’est éteinte, c’est où qu’on rallume ? »

 

Il n’y a aucune réponse. En marchant, tous les sens aux aguets, Iacchos entend un bruit à peine perceptible : celui d’un panneau de bois que l’on fait glisser. Iacchos s’arrête tout net. Mais il n’y a plus rien, absolument plus aucun son, juste l’impression d’un mouvement d’air à peine perceptible et ce silence terrifiant. Puis un rire lointain d’enfants jouant parvient à ses oreilles, Iacchos n’est plus sûr de rien, ce rire ne provient-il pas de son imagination ? Le silence total ne produit-il pas des hallucinations ? Iacchos reprend sa marche mais aussitôt il sent une étoffe le toucher et il trésaille d’angoisse. C’est idiot, se reprend-il, ce n’est qu’un vêtement de poupée. Il a l’impression que bien qu’il avance la porte du fond reste toujours à la même distance. Il sursaute une nouvelle fois : un objet très froid vient de heurter son bras et il entend un battement d'ailes. Ensuite il sent comme une main chaude frôler ses fesses. La panique finit par le gagner et il presse le pas. Il s’arrête encore, c’est comme si un ruban lui barrait le passage. Un ruban de poupée ? Il essaye de s’en dépêtrer sans décrocher ni abîmer la poupée. Il sent un souffle tiède dans son cou. Soudain c’est comme si une truffe de chat chaude et humide venait brièvement toucher son oreille. Puis il sent une langue mouillée et râpeuse lui lécher la joue. Un rire proche et un bruit de fuite lui font réaliser son erreur d’appréciation.

 

« - Noam, sale gamin ! Il serait vraiment temps de grandir ! Tu m’as donné une frousse bleue ! Tu es vraiment flippant quand tu t’y mets ! »

 

Cette fois la colère sauve Iacchos de ses peurs. Il retrouve ses esprits et s’apprête à enguirlander Noam.

 

 

Le domaine

 

L’instant d’après Noam lui ouvre la porte de son domaine, il est juste devant Iacchos. Il a des yeux légèrement moqueurs et un superbe sourire. Il plante ses yeux directement dans ceux d’Iacchos, comme pour le harponner.

 

« - Oh, ces yeux verts… je n’avais jamais remarqué leur couleur émeraude si intense » a encore le temps de penser Iacchos. Aussitôt après il tombe sous le charme irrésistible de Noam et sa colère fond comme neige au soleil. Il n’y a plus qu’une seule envie en lui : le protéger, le cajoler. Quel est ce sortilège ? Lui qui est si habile à charmer les autres, lui l’enfant unique et capricieux qui est chouchouté par ses parents, par ses copains danseurs à Lyon et dans l’atelier de peinture à Bruxelles, soudain il noue avec des sensations nouvelles et inconnues, c’est lui l’aîné maintenant. Noam approche lentement son visage de celui d’Iacchos, près, trop près pense Iacchos qui a un mouvement de recul.

 

« - Pourquoi as-tu peur de moi ? Calme-toi, j’entends ton cœur battre jusqu’ici ! Tu as bien plus de force que moi, tu pourrais facilement me maîtriser. Je ne vais pas te manger, même si tu me sembles drôlement appétissant ! »

Noam pousse un soupir d’extase et se lèche les lèvres d’un air gourmand :

« - J’adore ton odeur, et ta peau a un goût divin ! Puis tu es tellement beau !

- Noam, tu aurais pu me demander la permission avant de me lécher le visage, cela ne se fait pas et en plus tu l’as fait comme un voleur !

- Tu m’en aurais donné la permission ?

- Non, bien sûr !

- Ah, tu vois ? Tandis qu’entièrement ligoté par ta propre peur tu devenais une proie facile.

- Une proie ? Pour toi je suis une proie ?

- Non, excuse-moi, ce n’est pas du tout ma pensée… C’était un moment de faiblesse, j’ai vraiment trop envie de toi. C’est si difficile d’attendre… D’attendre je ne sais quoi d’ailleurs ! Viens, entre, pour me faire pardonner je vais te montrer ma dernière création en cours. »

 

Noam prend la main de Iacchos, et le fait entrer dans la grande chambre-salon, deux pièces en enfilade. La chambre est très encombrée, sa décoration est baroque, délirante. Un coin de la première pièce est clôturé par des voiles translucides. Ici aussi il y a des papillons; il y en a deux accrochés aux voiles. Noam enlace les épaules de Iacchos et le mène vers ce coin.

 

« - Oh je suis tellement content que tu sois là, si tu savais comme j’aspire à ces moments avec toi ! Regarde ! »

 

Iacchos sursaute. Dans la pénombre il se voit doublement : un double debout juste à côté de lui, et un double légèrement différent de lui habillé en page… comme le daïmôn ! Après un léger flottement, il réalise que son premier double n’est que son propre reflet dans un grand miroir. Le second double est une poupée réaliste grandeur nature le représentant. La poupée est vêtue de riches étoffes de style renaissance italienne.

 

 

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"Le second double est une poupée réaliste grandeur nature le représentant." 

 

 

« - Comment tu sais pour les vêtements du daïmôn-page ? Il n’y a que Eric et moi qui l’avons vu ?

- On dit que je suis dangereux parce que je peux percevoir les rêves de certaines personnes. Moi je t’aime tellement fort que j’ai envie de me fondre en toi. J’ai envie d’être tes vêtements pour pouvoir t’accompagner partout et ne jamais plus te quitter. J’en devine d’autant plus facilement tes pensées. »

Iacchos rougit jusqu’aux oreilles, gêné par une aussi franche déclaration d’amour.

« - Ta poupée est magnifique ! Son visage est comme le mien et pourtant en même temps il est autre… plus resplendissant, plus hiératique. Un soi transfiguré ? C’est tellement beau ! C’est comme cela que tu me vois ? »

Noam murmure un timide oui. Des vêtements sont posés sur un fauteuil.

 

 

L’essayage

 

« - Voici des vêtements identiques à ceux de la poupée, veux-tu les essayer ? Je pourrai ainsi vérifier par vêtements interposés si la taille de la poupée est fidèle à celle de son modèle. »

 

Iacchos hésite. Zut alors, il était venu offrir son amitié à Noam et voilà qu’il doute déjà de lui ! Enfin il s’exécute lentement, comme quelqu’un qu’on mène à l’abattoir. Il ne réalise pas qu’en faisant ainsi il va s’offrir plus longtemps au regard de Noam.

 

« - D’accord, mais je garde mon caleçon.

- Mais… on va voir son empreinte sous les bas ?

- C’est une simple vérification de taille, non ? De toute façon je ne te laisse pas le choix ! »

 

Noam le dévore des yeux. Comme toujours quand on l’admire, Iacchos sent quelque chose grandir en lui. C’est terriblement gênant dans cette situation, pourtant c’est totalement irrépressible. Au plus il y pense et essaye d'arrêter le phénomène au plus la chose devient énorme et visible. Noam n’en perd pas une goutte.

 

- Qu’est-ce que tu es musclé !

- Oh c’est juste la danse et la natation… Dis c’est serrant ton vêtement du bas !

- C’est comme cela qu’on le portait à la Renaissance, il doit mouler les formes du corps. Ces vêtements te vont parfaitement ! »

 

Pour la deuxième fois, Noam passe légèrement sa main sur les fesses de Iacchos. Iacchos l’attrape et la retient prisonnière. La chose, elle, est tendue comme un arc.

 

« - Noam, arrête !

- Pardon ! C’était juste pour voir… Aïe, lâche ma main, tu me fais mal !

 

Iacchos lâche immédiatement la main de Noam. Il tente de détourner son attention. Il enlève doucement les vêtements délicats.

 

- Noam, j’ai réfléchi. Tu te souviens du bracelet d’amitié que tu m’as confectionné et que tu voulais m’offrir ?

La voix de Noam résonne, blanche et puis pleine d’espoir :

- Oui, je l’ai gardé et un identique pour moi. Tu… tu me dis que tu as réfléchi ?

- Oui Noam, et même si cela ne sera pas facile tous les jours, aujourd’hui je t’offre à mon tour mon amitié. Ce n’est pas à la légère, pour moi l’amitié c’est pour la vie ! Mais je ne puis te promettre plus, alors tu risques peut-être de souffrir ? Peut-être devrais-tu encore y réfléchir toi-même ? »

 

Noam ne répond pas de suite et se précipite dans les bras de Iacchos, il le serre très fort et mouille son visage de larmes. Enfin il murmure :

 

« - C’est tout réfléchi ! Je prends tout ce que tu peux me donner, s’il faut te partager avec d’autres je le ferai, mais je veux devenir ton ami !

- Laisse-moi me rhabiller maintenant, je risque d’avoir froid !»

 

Iacchos sort du coin enclos par les rideaux et est invité à s’asseoir près d’une table basse. Noam amène des petits gâteaux au miel et du jus d’orange. Les deux bracelets indiens colorés sont posés sur la table. Noam et Iacchos se lèvent et se les attachent chacun au poignet de l’autre dans un rituel décidé par Noam. Ensuite ils mangent et boivent en silence, savourant religieusement le moment, impressionnés par leur propre détermination. C’est Iacchos qui rompt le premier le silence.

 

« - Tu me montres ton atelier avant de descendre ? Je ne l’ai jamais vu ! Tu me tireras les cartes la prochaine fois qu’on se voit. Je te promets que cela sera dans la semaine, et je ne viendrai rien que pour toi. Désormais c’est important d’être disponible l’un pour l’autre. Je te permets de m’embrasser, mais seulement sur la joue.

- Je te verrai encore cette semaine ? Chic alors ! Viens… »

 

Noam profite aussitôt de la permission reçue et lui donne un bisou sur la joue. Iacchos le laisse faire, un peu troublé par l’effet que cela provoque en lui. Ils montent un escalier très raide vers le grenier. Iacchos n’avait jamais imaginé qu’il y avait un deuxième étage dans la bâtisse. Là Iacchos observe des choses merveilleuses qu’il ne voudra raconter à personne, il a promis le secret à Noam. Il est le seul à avoir le privilège de visiter l'atelier. La partie la plus fascinante sont toutes ces centaines d’yeux vivants et les manuscrits ouverts sur d'étranges textes et des images mystérieuses! Quand enfin les deux garçons descendent Rabbi Isaac voit son fils transformé : il rayonne, et ses yeux sont redevenus éclatants. On prend ensuite congé, les deux jeunes s’embrassent, ce qu’ils ne faisaient pas avant. Rabbi Isaac et moi les contemplons avec joie, ils forment une si belle image de la beauté…

 

« - A demain soir, Isaac, on compte sur toi ! »

 

 

  

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"Je te permets de m'embrasser..."

 

Sur cette illustration et à sa demande, j'ai légèrement modifié le visage de Iacchos. Il ne voulait pas être représenté dans cette situation embarrassante :D

Les deux gouttes autour du visage de Iacchos sont un code de manga, et expriment sa gène.

Une image partagée sur Internet peut prêter à confusion si on la tire hors de son contexte fictionnel...

 

 

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Commentaires

Belle collaboration!
L'histoire dont vous êtes les héros...

:D Bisous!

Écrit par : Andrea | 07/02/2017

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On perçoit de suite ta touche, hihi

Écrit par : Eric | 07/02/2017

Étoffe et chair d'une folle densité, pour une rencontre érotique toute en retenue, et si pleine d'émotion. J'aime cet épisode où règne la pénombre, c'est ce que je ressens, cette pièce et ses mystères, sa déco baroque, avec tout ce qui peut s'y passer. Bonne journée à toi Eric, je t'embrasse !

Écrit par : Thaddée | 08/02/2017

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Un chouette résumé de la page, qui donne envie de la lire ^^

Bisous pour toi aussi, chère Thaddée, bonne journée!

Écrit par : Eric | 10/02/2017

bonjour Eric

plein de charme et de douceur et de délicatesse ...

bisous ☺

Écrit par : nays | 09/02/2017

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Merci Gente Dame,

je vous souhaite une très belle journée!

Bisous chère nays

Écrit par : Eric | 10/02/2017

Amour ou amitié des limites parfois difficiles à ne pas franchir et si ce n'est pas réciproque un vrai désastre; il y en a toujours un qui souffre, une relation bien décrite toute en douceur et délicatesse bonne soire bisous

Écrit par : domi | 11/02/2017

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Tes commentaires sont toujours très pertinents, chère domi :D

Même dans une relation amoureuse où les deux protagonistes sont partie prenante, il y en a toujours un qui est plus amoureux que l'autre.
C'est le propre de notre condition humaine, où un grand bonheur peut aboutir sur bien de la souffrance.

Heureusement, même si c'est parfois contre notre désir viscéral de stabilité, les choses ne restent jamais statiques.
On le voit parfois pour le pire (couple se déchirant après un certain nombre d'années de 'paradis') mais on est souvent aveugle aux situations qui évoluent positivement.
Ce qui nous manque fréquemment, c'est la bonne analyse (pourquoi j'ai choisi tel conjoint, telle situation est toxique et sans issue, telle autre a des chances de s'améliorer jusqu'à l'épanouissement des DEUX protagonistes...). Je crois beaucoup à la psychothérapie, du moins avec un bon thérapeute si on a la chance d'en trouver un.

Un être aimé peut, à un certain moment, être touché par la grâce de l'autre, et se mettre à l'aimer aussi d'un amour profond et inconditionnel.
Il ne sera pas passé par la case "tomber amoureux". Je crois que dans un couple qui vieillit ensemble, c'est l'amitié qui reste et non la sexualité. A 100 ans je ne suis pas sur que ce couple ait encore envie de faire des galipettes. Tout engagement est périlleux, beaucoup d'amitiés se sont cassées parce-qu'un des deux protagonistes tombe amoureux. Pourtant je comprends ceux qui prennent le risque ;-)

Bisous chère domi

Écrit par : Eric | 13/02/2017

Bonne semaine, Eric.
Yvon.

Écrit par : Yvon | 20/02/2017

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Merci, cher Yvon, pour toi aussi!
Vraiment chouettes tes photos, j'aime venir musarder sur ton blog...

Écrit par : Eric | 21/02/2017

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