19/03/2012

205) Disparition inexpliquée d’une statue vivante d’Icare.

On a étouffé l’enquête au Schaulager de Bâle !

 

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"Une statue d'Icare qui semblait tout à fait vivante..."

 

Nous sommes au troisième matin après la Nuit Blanche, soit d’après l’ancien comptage le mardi 4 octobre 2011.  Iacchos vient de partir pour faire son enquête sur Anon Yme.  Il a profité du petit déjeuner pour apprendre quelques belgicismes en plus : c’est un bon élève.  J’entends trois petits coups de klaxon très brefs dans la rue : c’est le signal, Johan m’attend.  J’empoigne un grand sac de charbon pour son gazogène et je m’enfourne dans sa camionnette.

-  Tu m’excuseras, Eric, mais je dois d’abord décharger des légumes au marché de la Place du Châtelain.

-  Aucun problème, j’ai pris de la lecture avec moi.

La camionnette progresse péniblement dans les petites rues du vieux Bruxelles.  C’est une vieille Peugeot 203 grise de type fourgonnette qui en temps normal aurait été reléguée dans un musée.  Depuis les restrictions elle a été remise en service, son moteur supportant l’installation du gazogène.  Pendant que Johan et Rebecca, sa fille, déchargent le véhicule, je parcours distraitement le journal gratuit du matin.  En première page trône l’information : « Le Gouvernement Fédéral a décidé de pousser l’âge de la retraite à quatre-vingt-cinq ans.  Et celui qui n’a pas fait cinquante-neuf ans de carrière verra sa retraite diminuée de moitié.  Le Premier Sinistre a expliqué que cela permettra de faire de substantielles économies.  Le surplus récupéré sur les retraites et les allocations de chômage servira à renflouer d’autres secteurs de l’économie dont la banque Bellefuite.  Les agences de cotations Woody & Bloody sont contentes, mais demandent de nouveaux efforts pour compenser la récession qui s’aggrave. » Je m’étonne :

- Tiens ?  Et où donc est passé l’argent économisé par le peuple ? Qu’est devenu non seulement tout ce qu’ils ont payé pour leur retraite, mais aussi les intérêts de leur épargne ?

Pour me changer les idées, je feuillète le seul journal d’art alternatif qui est vendu dans la Capitale : Artakk.  A mon avis il ne tiendra pas longtemps.  Le milieu de l’art contemporain mondain ne supporte guère la critique et proposera de le racheter pour y mettre ses propres rédacteurs.

Un article en dernière page attire mon attention : il titre en grand : « Disparition inexpliquée d’une statue vivante d’Icare. » En second titre, on lit : « La disparition de la sculpture vivante d’Icare au Schaulager de Bâle résout une grave crise parmi les investisseurs en art ».

La camionnette redémarre.  La fille de Johan, toujours curieuse de tout, lit l’article au-dessus de mon épaule.

-  Qu’est-ce que ce Schaulager ? me demande-t-elle.

- C’est difficile à expliquer… C’est une institution privée très discrète, c’est pour cela qu’on n’en parle pas beaucoup.  Imagine un vaste bunker de béton abritant des milliers d’œuvres d’art contemporain mondain, sélectionnées et calibrées comme toi tu le fais pour tes légumes.  Cachés dans l’obscurité, ils y attendent que leur valeur marchande augmente.  C’est comme toi quand tu fais blanchir tes chicons.

-  Ouah, c’est génial ! C’est comme cela que fonctionne le marché de l’art ?  On stocke pour faire monter les prix ?

-  Ils te diront qu’ils ne sont ni un entrepôt, ni un musée.  Ils disent se consacrer à la créativité et à la transmission de l’art contemporain.  Pourtant on ne peut visiter complètement le Schaulager en dehors d’autorisations exceptionnelles.

-  Transmettre en cachant alors ? rit-elle.

-  Ben oui, c’est le « révéler en cachant » de Jean-Claude et Christa.  D’aucuns disent que le Schaulager est à l’art ce que la banque est à l’argent : un Saint des Saints où seuls quelques Initiés décident des cours et des investissements.  Il serait devenu un rouage essentiel du marché de l’art. En même temps tout y est très discret, un peu sur le mode des banques suisses, si propres et si efficaces (1).

  

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 "L'éclat solaire de la statue éclipsa celui de toutes les autres oeuvres..."

 

Je continue de lire l’article.  « Un professionnel du milieu de l’art avait divisé ses pairs en introduisant une œuvre très étrange dans le Schaulager.  C’était une statue d’Icare nu qui semblait tout à fait vivante : elle respirait, elle clignait des yeux, sa peau était souple et chaude comme celle d’un être vivant.  Le sang semblait battre dans ses veines et son ventre se soulevait et s’abaissait. Pourtant il ne fallait pas la nourrir, contrairement à l’œuvre de Wim Delvoye à qui il faut donner à manger pour produire… du caca.  Donner de l’or pour produire du plomb, la belle affaire !  Ici l’Icare était une œuvre superbe, d’une beauté envoutante.  Certains Initiés tombèrent immédiatement sous le charme de la statue magique.  Mais l’éclat solaire de la statue éclipsa celui de toutes les autres œuvres, réduisant ces dernières à apparaître pour ce qu’elles étaient réellement, de piètres objets de spéculation, de la vulgaire pyrite.  Il fallait donc absolument effacer ce scandale de la beauté, le faire disparaitre, l’éliminer.  Les professionnels de l’institut en arrivèrent aux mains.  Trop d’argent était en jeu.  On s’interrogeait aussi sur la nature de la statue. On ne pouvait pas reproduire une telle œuvre sous le prétexte de la sérialité, d’ailleurs on n’en connaissait aucune autre de ce genre. On ne connaissait pas non plus le nom de l’artiste qui l’avait produite ni le miracle du processus de sa création. Le bruit courait que l’artiste n’avait produit qu’une seule œuvre. Ils décidèrent finalement de régler définitivement la question en assemblée générale.  Mais la veille de l’assemblée, la statue disparut mystérieusement.  De la disparition, ni l’alarme, ni les gardiens, ni les vidéos ne donnèrent la moindre trace.  La police helvétique arriva sur les lieux aussitôt le vide laissé par la statue constaté. On ne releva aucune trace d’effraction.  Le phénomène reste encore inexpliqué aujourd’hui : c’est comme si la statue avait traversé les murs. C’est la disparition la plus mystérieuse de cette décennie. Elle arrange tout le monde ».

 

Sur la même page on peut encore lire un autre article avec le titre: « On a étouffé l’enquête au Schaulager de Bâle ! » « Le propriétaire de la statue vivante d’Icare, la Banque Bellefuite, a annoncé par la voix de son porte-parole qu’il retire sa plainte suite à la disparition de la statue. Personne ne veut communiquer le prix que cette dernière a couté, mais vu les intervenants il doit être astronomique. Le Schaulager remboursera un tiers du prix de la statue au propriétaire du bien. La banque prendra un tiers de la perte à sa charge, et l’assurance remboursera le dernier tiers du bien sans ouvrir la moindre enquête ! Tous les documents sur la statue ont disparus, à part une fiche qui avait été mal classée.»

-   Ça alors ! dis-je.  Johan me regarde amusé.

-   On est arrivés.

C’est à mon tour de bouger.  J’entre dans Cherplay, le seul magasin de fournitures pour artistes à Bruxelles.  Ce magasin, les nouvelles modes en art plastique et la crise ont éliminé toute concurrence.  Un vrai monopole !  Il est vrai que les étudiants en arts plastiques se font rares dans ce type de magasin: beaucoup préfèrent fréquenter les supermarchés du bricolage ou les librairies. A l’étage des toiles, je vois des employés zélés qui repeignent toutes les toiles en gris sale.

- Que faites-vous, malheureux ?

-  On repeint les toiles blanches.  Un accord vient d’être conclu entre les Etats-Unis et l’Europe sur les copyrights.  Chaque toile blanche est considérée comme une copie non autorisée de celles de Cy Twombly.  Bien sur d’autres artistes revendiquent la paternité de la toile blanche et les héritiers de Malevitch se mettent de la partie.  Plusieurs procès viennent d’être intentés, les avocats se frottent les mains.

Je vais vite chercher ma commande avant qu’elle ne soit repeinte en gris.  Après l’avoir déposée à mon atelier, je raccompagne Johan et Rebecca au marché Sainte-Catherine…

 

 

Lire la suite de l'histoire : Et soudain, le silence !

 

 

(1)    Je rappelle qu’on est dans une fiction. Toutefois le Schaulager de Bâle existe réellement. En période estivale, on y organise des expositions sur deux niveaux du bâtiment : ces deux niveaux là et seulement eux sont alors accessibles au public. Pour décrire le Schaulager, je me suis en partie inspiré d'une page d’un livre de Jean Clair : « L’hiver de la culture » paru dans la collection « Café Voltaire » aux éditions Flammarion. On n’aime pas trop Jean Clair dans le milieu de l’art contemporain mondain, les attaques virulentes et nombreuses dont il fait l’objet prouvent qu’il doit déranger pas mal de monde. Je ne partage pas toutes ses opinions mais il a le très grand mérite de ne pas suivre aveuglément la pensée unique en matière d’art contemporain officiel. C’est un homme original et courageux.