04/07/2012

216) Des corbeaux, d’un prophète, du crash des devises…

…et du rôle des crabes mutants dans la nouvelle économie locale bruxelloise.

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canal de bruxelles,crabe mutant

 

La ville est étrangement silencieuse, comme en attente de quelque chose.

Des corbeaux ont éventré une poubelle et s’en disputent les restes pour les mettre dans leur galerie.

Plus loin, leurs congénères se disputent la dépouille d’un mouton.  Une puanteur remplit l’atmosphère.  Un piquet noir trône au milieu d’une rue devenue piétonne.  Au sommet du piquet, un corbeau particulièrement grand regarde fixement Iacchos.  Celui-ci, impressionné, s’arrête un instant et soudain, il comprend le langage des oiseaux :

- On mangera jusqu’à la moelle vos ossements, kra, kra, kra… et même vos mots on les videra de leur sens.

Mais Iacchos se dirige vers le volatile :

- Si tu crois qu’on va se laisser faire !

- Kra, kra, kra… fait le corbeau en s’envolant.

Soudain Iacchos entend un son de cloche et une voix vénérable s’élève derrière lui :

- C’est maintenant qu’il faut s’indigner, sinon ce sont les pierres qui crieront !

Iacchos se retourne et voit un vieillard à barbe blanche agitant frénétiquement une cloche.  Il est vêtu de draps blancs et porte un diadème de pharaon avec des plumes.

- Regardez, stupides petits moutons paresseux et avides d’esclavage, mais regardez donc !  Vous qui préférez vous laisser dicter vos pensées par d’autres, ouvrez les yeux !  Les pierres se rassemblent, elles s’apprêtent à quitter le sol, elles se révoltent ! Regardez-les bouger !

 

pavés,bruxelles

 

- Ca y est, encore un qui s’est échappé de l’asile, crie une matrone depuis sa fenêtre.  Tais-toi, vieux fou ! Laisse-moi préparer mes frites et mes moules en paix !

- Réveillez-vous, ne vous laissez plus tondre !  Bientôt vous n’aurez même plus de quoi acheter ni patates, ni moules, vous en serez réduits à manger du crabe ! Ding, ding…

- Arrête de faire du bruit, hurle la matrone, ou c’est toi qui va attraper le crabe à force de t’agiter !

Iacchos n’écoute pas le reste de la conversation, il va bientôt arriver à l’antique demeure.  Il passe devant une pharmacie et là il voit une jeune femme toute pâle pleurer à chaudes larmes.

- Je n’ai plus d’argent et la pharmacie refuse de me vendre des médicaments ! Je dois soigner ma leucémie sinon je vais mourir !

Iacchos griffonne mon adresse sur un papier :

-  viens demain à huit heures.  Tu pourras patienter ?

La jeune femme fait signe que oui…

 

Rentré à la maison, Iacchos reçoit un savon.

- Tu as dépensé tout l’argent de ton billet de retour à Lyon ?  Espèce d’irresponsable !  Tu crois que l’argent pousse sur les arbres ? 

Je suis dans une colère noire, guidée par un moment de panique.  On manque d’argent pour restaurer la toiture de notre demeure.  Mes ancêtres l’ont construite il y a des générations.  A part Rosanna, personne de la maisonnée n’est au courant de nos problèmes.  Iacchos me regarde avec une telle tristesse dans les yeux que j’arrête de crier.  Il dit avec des larmes dans les yeux :

- J’aurais dû laisser faire ?  Je vais travailler pour te rembourser.

- Pardonne-moi, Iacchos.  Tu as bien agi.

Iacchos tombe dans mes bras, je sens ses larmes mouiller mon visage.  Il a dû avoir une très rude journée, le pauvre.  Je répète tout doucement :

- Iacchos, tu as très bien fait. Excuse-moi… Je ne veux pas que tu travailles. Tu dois étudier. Je paierai ton billet.  En réfléchissant, je pense que j’aurais fait la même chose que toi.  Sauf que moi j’aurais peut-être laissé passer l’occasion. 

Iacchos reste silencieux, je le laisse pleurer, je caresse doucement son dos jusqu’au moment où il se calme.

- Tu ne m’en veux plus ?

En passant à table, je glisse rapidement un petit mot à Rosanna, en lui expliquant la situation.  Elle a toujours de bonnes idées :

- Et si tu l’encourageais à voir le fruit de son don ?  C’est la meilleure manière de lui montrer que tu approuves son acte, non ?

Le repas est délicieux.  Rosanna félicite Iacchos ; grâce à lui nous mangeons une délicieuse omelette aux champignons.  Iacchos a retrouvé le sourire.  En revanche je me fais savonner la tête à mon tour.

- Mais à quoi penses-tu ?  Tu emmènes ce garçon manger du crabe mutant !  Et qu’est-ce qu’il mange ce crabe ?  Il doit être plein de métaux lourds à force de trainer dans l’eau du canal.  Sans compter qu’on dit qu’il n’y a plus de rats dans la ville.  Qui les a mangés ces rats ?  Vous allez me faire le plaisir de prendre tous les deux ma tisane détoxifiante.

- Tu sais ils les cuisent bien, dis-je d’un air contrit.

Iacchos avec un sourire devenu angélique me fait un clin d’œil : on pense la même chose. Quelques champignons sont un peu bleutés.  Ils poussaient sur des toiles d’Yves Klein… J’essaie de détourner la conversation en racontant les exploits de Iacchos.

- Et si ce soir on allait voir comment tes protégés s’en tirent avec leurs filets ?  On en profitera pour leur donner la recette de la tisane détoxifiante.

 

- Téléphone ! crie quelqu’un dans le couloir.  C’est pour Iacchos, il doit se dépêcher car c’est un appel d’une cabine publique.

Ce dernier revient rayonnant.  Je demande :

- C’était qui ?

- Tu verras, dit-il d’un air mystérieux.  Je peux donner quelques coups de fil ?

Et il disparait aussitôt.

 

Pendant ce temps, dans l’atelier, l’encart pirate du magazine Artakk se replie selon un autre ordonnancement que celui que nous lui avons donné et reprend doucement sa forme de fleur en séchant.

 

A présent, Iacchos et moi descendons à travers la vieille ville pour rejoindre le canal.  Bizarrement, les banques semblent rongées de l’intérieur par une lumière rougeâtre, mystérieuse.

- Iacchos, cela ne te frappe pas ?  On a renouvelé l’éclairage de toutes les banques, tous en rouge. On dirait des bordels… ou des boucheries !

- Au moins les gens seront prévenus, répond Iacchos distraitement.

 

Deux chiens quittent la pièce où ils jouaient.  Ils descendent vers le canal.  Une statue de l’Archange Michel les interpelle :

- Alors, pas encore repartis en Egypte ?

- Ce soir on aura plein d’âmes de crabes à faire passer…  et d’autres aussi !  Ne te plains pas, on te donne un petit coup de pouce, il y aura bien assez à faire !

 

Au même moment, un gardien de nuit téléphone affolé au patron d’une agence bancaire :

- Monsieur, je ne sais pas comment c’est possible…

- Quoi ? Quoi est possible ?

Au fur et à mesure qu’il écoute, le visage du patron se liquéfie.  Trempé de sueur, il téléphone à son tour et obtient le Gouverneur de la Banque Nationale en ligne :

- Des crabes mutants ?  Mais comment ont-ils réussi à percer le blindage ?

- Ils semblent se nourrir de métal et de papier !  Après avoir percé le coffre, ils ont mangé tous nos billets !

- Ecoutez-moi bien mon petit : ne le dites à personne avant demain, mais vos billets ne valent même plus le prix de l’encre qui a servi à les imprimer !   On est en train d’en faire d’autres, le cours de toutes les devises s’est écroulé.  Demain c’est avec des coupures de cent mille euros qu’on payera.  Ce soir je dois faire un discours sur le réaménagement de l’indice des prix à la consommation pour l’indexation des salaires.  Allo ?  Allo ?

De l’autre côté, on n’entend plus qu’un horrible borborygme.   Il ne reste plus qu’une grande flaque à terre.

 

Dans les cafés, les gens attendent impatiemment de suivre un match de football à la TV.  Ils doivent d’abord se farcir un discours du Gouverneur de la Banque Nationale qui énumère une longue liste de produits qu’on retirera de la « corbeille » :

- Il s’agit de la nourriture, des moyens de chauffage, des médicaments, des soins, de l’électricité…  tout cela ne pourra plus entrer en ligne de compte dans le calcul de l’indice des prix à la consommation.  En revanche annonce-t-il tout fier, on introduira d’autres produits dans la liste : la fourrure de zibeline, les drogues de synthèse (tous deux interdits à la vente), l’électro-ménager, les harmonicas en plastique biodégradable (une concession au parti écolo en échange de la prolongation des centrales nucléaires), les cure-dents en silicone violet à pois jaunes (introuvables) et les mickeys imprimés sur papier recyclé.  La mesure prendra effet à partir de minuit, elle a été votée dans le plus grand secret par les Sinistres…

Le journaliste interroge :

- Mais pourquoi avoir voté tout cela en secret ?

- Pour ne pas inquiéter les gens. Pourquoi devraient-ils s’inquiéter à l’avance, puisque la mesure ne prend cours qu’à minuit ?

- Et pourquoi avoir introduit dans la liste deux produits interdits à la vente ?

- C’est une concession des syndicats pour stabiliser l’indice, en effet…

Mais les gens n’écoutent pas, tout à l’attente de leur match.

 

Au bord du canal deux enfants chantent une nouvelle comptine en parlant avec les mains : pierre-papier-ciseaux-crabe.

- Ciseaux-crabe… tu as perdu ! Mon crabe mange tes ciseaux !

- Les enfants, à table ! résonne une voix au loin…

 

Il est minuit moins une.  Je longe le canal guidé par Iacchos.  On se dirige vers une immense lueur rouge.  On dirait un énorme incendie.

- C’est là qu’est le nouveau Musée d’Art Contemporain, dit Iacchos tout excité.

On croise les premiers pêcheurs qui ramènent des filets remplis de crabes.  Ils sont presque nus et travaillent d’arrache-pied.  D’autres emmènent les crabes sur des chariots et empruntent les rails du tram pour les tirer vers un bâtiment industriel.  Ils sont tous asiatiques.

 

 

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