30/05/2012

212) Le crabe rouge mutant arrive dans nos assiettes…

…et une caricature suscite toute une discussion.

 

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… du crabe rouge mutant

 

La brasserie s’est spécialisée dans la préparation du crabe rouge mutant.  Nous nous léchons les babines car nous avons commandé tout un menu.  En entrée, on reçoit du crabe froid sauce mayonnaise maison avec de la salade ; le garçon qui nous l’apporte a une démarche étonnante, un peu sautillante.  Entre le vin blanc synthétique garanti sans antigel et du vrai Sauvignon, je choisi ce dernier même s’il coûte le triple du premier.  Le sommelier me semble normal.  Iacchos me raconte sa matinée.

- Le conservateur m’a donné une liste de trois galeries qui ont exposé Anon Yme.  On pourrait les visiter ?

Je rigole.

- Iacchos, j’admets ma défaite : Anon Yme existe réellement.  Mais est-ce bien utile de continuer sur cette piste alors que la question centrale est de savoir où sont disparus les pavés manquants ?

- Tu t’inquiètes de la disparition de pavés mais moi je m’inquiète de la disparition d’artistes.  Concernant les pavés, ton ami Barnabé s’en charge, non ?

- La disparition d’artistes ?

- Il n’y a pas qu’Anon Yme qui a disparu.  Il y a pleins de petits Anons dont il ne reste plus trace.  Sans parler de tous les artistes de rues qui viennent de disparaitre.

- Ils sont tous rentrés à la maison.

- Une vieille dame pleurait tantôt.  Elle a dit qu’il y en a qui se sont réfugiés dans la forêt de Soignes.  Ils n’ont presque plus de moyens de subsistance alors que par ailleurs on s’arrache pour des millions d’euros des œuvres d’artistes décédés…

- En effet, j‘ai entendu dire que des artistes ont créé une communauté sauvage dans la forêt, dans cette zone contestée par la Région Wallonne et la Région Flamande.  En attendant la résolution du problème, la zone a été déclarée « no man’s land ». 

- Ces artistes habiteraient des cabanes dans les arbres et dans la Grande Faille.

- La Grande Faille ?

- Bizarrement le terrain du no man’s land semble s’agrandir jour après jour.  Il est devenu immense.  Mais sa croissance ne s’est pas opérée au détriment de la forêt qui est restée inchangée.

- Voyons Iacchos, c’est impossible !  Tu me fais marcher ?  Du territoire gagné d’un côté est forcément perdu de l’autre !

- Je ne fais que raconter ce qu’on m’a dit.  Et au centre de la zone il y a une faille qui s’est ouverte, des arbres et de la végétation y ont poussé en quelques semaines.  On y trouve des grottes et au fond coule une grande rivière.  C’est là que se seraient réfugiés les vrais artistes selon certains, la vie même selon d’autres.

- C’est amusant ce que tu me dis.  En t’attendant j’ai lu un article intéressant dans « Artakk ».  De même que le monde néo-libéral détruit la diversité des forêts en y pratiquant des monocultures de palmiers pour leur huile alimentaire toxique, de même il détruit à travers l’art contemporain mondain toxique toute alternative culturelle. Il y a aussi une caricature qui m’a fait rigoler tout seul… 

 

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"Montre la caricature ?"

 

- Montre la caricature ? 

Iacchos rit à son tour. 

- On y retrouve un de nos Anons artistes, ma parole !

- J’aime aussi le singe galeriste.  Le Talmud dit que le singe descend de l’homme.  Loin de moi l’idée de remettre en cause les théories de l’évolution de Darwin.  La phrase du Talmud se situe sur un autre plan.  Le singe imite l’homme mais il n’est pas un homme.  C’est un imitateur.  Or l’imitation est le principe même sur lequel est basé la mode et le monde de la publicité.  La mode, c’est « l’avant-garde » et l’art contemporain mondain est entièrement aux mains des publicitaires.  Cela va de Léo Castelli jusqu’à Saatchi de nos jours.  La singerie a envahi aussi le monde de l’art.  Ce que veut le monde de la mode et de la publicité, c’est de faire de nous des singes.  Malgré les avancées technologiques, notre évolution n’est pas nécessairement vers le haut.  A partir du moment où on abandonne notre altérité, notre différence, notre transcendance, on perd notre qualité d’homme. La thèse de cet article est que le monde de l’art contemporain mondain est cynique.  Ces derniers temps il nous montre toujours la même chose : le rien, le presque rien, le morbide, le dégradé ou le scatologique. Quelle floraison de cranes vendus à toutes les sauces ! Il présente une façade « d’avant-garde » mais derrière cette façade il y a l’élitisme, le terrorisme intellectuel et la pensée unique appuyée sur un langage perverti. Tout cela est en faveur du pouvoir néo-libéral et sert ses intérêts : éluder l’impôt et spéculer sans limites ni règles.  Où passe la spéculation, l’herbe ne repousse plus.  A aucun moment on ne se pose la question de savoir si une nouvelle « invention » formelle constitue une avancée ou un recul par rapport à ce qui a déjà été fait.  Par ailleurs il y a longtemps que l’art contemporain mondain a abandonné la recherche de la beauté.  Or, quand on donne un sens au monde on le construit, mais si on est cynique par rapport au monde on le détruit. Car à côté de cela il y a tant de vrais talents qui dorment ! De même que si on tue un homme, c’est une génération entière que l’on tue, si on tue un talent c’est tout un monde que l’on détruit. Combien d’élèves n'ont pas étés découragés par leurs professeurs d’académie : tu dessines ? Ta place n’est pas dans une académie, fais de la bande dessinée... Heureusement que maintenant on redécouvre la magie du dessin dans le monde de l'art contemporain. 

- Pourtant il y a des choses intéressantes même dans l'art contemporain mondain?

- Bien sur, il y a heureusement plein d'exceptions! La question n'est pas de savoir si la mode nous présente des choses intéressantes ou non, pour l'article la question est de savoir ce qu'il en est fait ensuite. N'oublies pas que "Artakk" est de tendance communiste.

Un serveur très sautillant sert le plat principal : du  crabe grillé servi avec de la sauce Nantua aromatisée goût homard et des frites.  Au moment où il repart, il est pris de violents soubresauts puis il s’arrête dans sa course.  Le sommelier vient le remonter avec une grande clé et l’automate se remet au travail.

- Tu as vu ? dit Iacchos.

- Oui, cela ne m’a pas encore l’air d’être au point !  Bon, je me rallie à ton point de vue : on pousse nos recherches du côté de la disparition des Anons.  Demain c’est mercredi, on peut assister le soir à des vernissages de galeries mondaines.  Il ne faudra pas oublier nos déguisements de corbeaux. Ensuite on ira faire une balade en forêt.

Iacchos sourit.  On s’est compris à demi-mot.  Le dessert est une crème brûlée saupoudrée d’une fine couche de crabe.  Des oranges confites décorent le tout. C’est étonnant.

- Cet après-midi je ferai un petit tour du côté du chantier abandonné du nouveau Musée d’Art Moderne, répond Iacchos. Il y a une œuvre d’Anon Yme en ce lieu.

 

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