11/01/2012

200) Une œuvre scandaleusement ignorée lors de la « Nuit Blanche » à Bruxelles

... et discussion entre deux figurines ailées d'un portail

 

 

 

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L'église Sainte-Catherine la nuit

Photos Eric Itschert.

 

C’est la nuit blanche à Bruxelles. Le 1er octobre 2011 à 22 h et 4 minutes exactement, je passe la porte de l’église du Béguinage.

C’est là que j’entends  deux êtres ailés murmurer dans ma tête.  C’est étonnant, j’assiste à la discussion entre deux figurines du portail !

 

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 Deux figurines murmurantes du portail de l'église du Béguinage, la nuit du premier octobre 2011

 

Par politesse je me présente en murmurant à mon tour, bougeant à peine les lèvres : « Eric ».  Une des sculptures présente l’autre : « lui c’est l’ange contradicteur ».  L’autre réplique : « et lui c’est l’être-ailé-qui-cache-son-nom ». 

« Vous arrivez à point » me murmura l’être-ailé-qui-cache-son-nom.  « Vous me donnerez la permission. L’ange ne veut pas que j’aille me promener pour voir les œuvres d’art présentées cette nuit » !

« Vous pouvez quitter cette porte ? » leur dis-je.

« Moi oui, car je suis d’une autre texture que lui » me dit l’être-ailé-qui-cache-son-nom.  « Cette figure ne me sert que de support où mon ombre peut venir se reposer et mon Ka (1) se recharger.  Mais l’ange ne supporte pas d’être seul, fut-ce pour une nuit, lui qui est condamné à rester ici et à contredire ! »

 

« Allez-y.  Vous aurez ainsi de nouvelles choses à raconter à votre contradicteur ! »

« Merci, revenez demain écouter mes impressions » dit l’être ailé.

 

 

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La rue du Peuplier durant la nuit du premier octobre 2011. Un être ailé la survole mais il n'apparaît pas sur la première photo. Sur la seconde photo on peut deviner son vol à travers l'ombre des végétations.

 

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J’entends un battement d’ailes et quelques plumes volent.  Un peu plus tard je retourne par la rue du Peuplier.  Soudain j’entends un rire dans ma tête.  C’est l’être ailé !

« Venez voir l’œuvre qui a été scandaleusement boycottée par le comité de sélection !  Elle n’est même pas mentionnée au catalogue !  Mais l’artiste l’a quand même courageusement construite en protestation ! »  Et l’être me mène à l’œuvre et me demande de la photographier. (Voilà qui est fait :)

 

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Il me demande de la commenter ainsi :

 

" Sous les pavés la plage ", œuvre anonyme.  C’est un subtil mélange de démesure décalée et de poésie subversive qui nous interpelle.  La première lecture bascule pour laisser apparaître d’autres sens.  L’artiste s’en prend au sol de manière radicale, dénonçant la sensation d’étouffement que peut provoquer en nous l’univers de la ville.  Il a le courage de nous questionner sur la véritable relation entre le pavé et la rue.

L'artiste ose la transgression provocatrice de la rupture d’avec notre manière habituelle de concevoir l’utilisation du parallélépipède minéral dans  l’espace urbain. Son œuvre nous oblige à réfléchir la relation entre le  pavé solitaire pris dans son unité et noyé dans le groupe. L’artiste est particulièrement révolutionnaire dans le sens où en défonçant cette rue, il conteste le fascisme de l’ordonnancement des pavés dans une seule dimension, le plan. Le pavé peut enfin se libérer dans la tridimensionnalité...

 

« Stop, stop » lui dis-je.  « Arrête cet horrible verbiage de critique d’art endoctriné ! Et  sous les pavés la plage, c’est un vieux truc de ‘68, tu ne crains pas que cela fasse ringard ?  Le pouvoir ne laissera plus passer cela.  Tout au plus risquera-t-on un pavé dans la figure !  Ce que tu me montres, c’est simplement le travail d’ouvriers qui repavent la rue ! »

« Mais enfin tu n’as aucune imagination pour un artiste ! Tu as pourtant lu De Komst van Joachim Stiller de Hubert Lampo » me murmure la voix dans un souffle de vent, me tutoyant à son tour... « Tu en as même discuté avec l’écrivain ! Ils ont dépavé la rue pour la repaver sans rien y changer… et puis, tu y crois toi à l’avant-garde ?  Tout ici est si délicieusement ringard ! On dépave et on repave les mêmes rues depuis presque 100 ans et tout le monde feint de ne pas le remarquer !  Peut-être devrait-on attendre le retour de Joachim Stiller ? »

Je lui réponds « je me demande si vous n’avez pas échangé vos noms, et si ce n’est pas toi l’ange contradicteur ? »  Une brise me caresse la joue et j’entends juste encore les mots « à demain » posés comme un souffle dans mon oreille.

 

 

 

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Un sort pire que celui du golem...

 

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Le lendemain est un jour bleu, et blême, et froid.  Un lendemain de fête, très triste.  Devant le bassin gisent, désarticulés et couchés, des cadavres de statues de cire, lâchement abandonnés par leur concepteur.  C’est un sort pire que celui du golem !  Après quelques larmes sur la condition de l’image de l’homme, je me glisse devant le portail de l’église.

  

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golem,image de l homme,bruxelles,nuit blanche,pave,ange,icare,eglise du beguinage,aile,boycotte,artiste,ange contradicteur,sous les paves la plageUne voix moqueuse me murmure : « Ah mon cher Eric, ce n’est pas solide l’art contemporain académique ! Eh oui, ça fond, ça fume, et le lendemain c’est tout juste bon à mettre sur la décharge publique !  Nous sommes de modestes décorations de portail mais on est toujours là ! »

 

 

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icare,etre aileSoudain je reconnais enfin un des deux êtres : « Icare ! Qu’est-ce que tu fous là ? Arrête de te déguiser en angelot de portail ! Reviens poser dans l’atelier, j’ai besoin d’un modèle… »

 

 

 

 

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Icare ! Qu’est-ce que tu fous là ? 

 

Suite: Le scandale s'amplifie.

 

Concept de mes photos de nuit : me passer parfois de pied, prendre un objectif fixe très lumineux, mettre l’appareil à 1600 Iso, privilégier l’instant quitte à avoir certaines photos floues, j’adore cela car j’ai aussi beaucoup travaillé en polaroïd à une époque… 

 

Cette histoire fait partie de "l'Exercice de style II, nuit blanche et jour bleu". Fait partie de la même série l' « Exercice de style I »

 

 

(1) Ka: énergie vitale de tout être vivant. Ne pas confondre avec l'âme, l'esprit, l'ombre, le souffle...