04/05/2010

153) Doutes et questionnements

Doutes et questionnements

 

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Le verbiage superficiel et conformiste d'un certain nombre de critiques d'art mondains (1) qui savent tout et qui ne comprennent rien a toujours été une source infinie d'étonnement pour moi.  Les plus intelligents parmi eux ne profèrent pas moins de sottises que les autres, simplement ils le font avec plus d'autorité. Afin d'améliorer servilement la promotion d'artistes choisis par une partie de l'élite devenue stérile à force d'être incestueuse, ils en sont arrivés à pervertir le langage.  Leur méthode est toujours la même : d'abord énoncer une définition arbitraire de ce que doit être l'art actuel, puis confronter l'œuvre analysée à ce dogme.  Par exemple, pour le commun des mortels le terme « anecdote » a une tout autre signification que pour certains critiques d'art mondains.  Quand on dit dans le langage courant « ceci n'est qu'une anecdote » cela veut dire que c'est une histoire d'importance secondaire par rapport au reste.

 

Dans la langue de ces critiques d'art, le terme « anecdote » est utilisé à tout et hors de propos pour discréditer une œuvre. Mais le sens en est devenu flou. Un des sens est « littéraire » mais ce sens est de nouveau utilisé hors de propos. Prenons un tableau dont le sujet est mythologique. Le mythe est abordé de toutes sortes de manières, en musique, en peinture et en littérature. Le mythe existe par lui-même. Afin de discréditer le tableau on réduira d'abord le mythe à ne plus être qu'une histoire. On fera l'amalgame mythe = histoire = littérature = historiette = anecdote et le tour est joué ! Certains critiques d'art mondains sont de grands manipulateurs et d'habiles faussaires. N'est-ce pas Goebbels qui disait déjà : « un mensonge suffisamment répété devient une vérité » ? Cette technique est devenue une méthode publicitaire sauf qu'il est de mauvais ton de parler de mensonge et de totalitarisme à propos de la publicité en général et de l'art mondain basé sur le réseau en particulier.

 

C'est ainsi que celles de mes œuvres dans lesquelles j'ai introduit la mythologie sont considérées comme « anecdotiques » par certains critiques (2).  Il y aurait de quoi écrire un livre sur ce langage qui tient de la religion et qui sert à écarter ou à encenser un artiste.  Bienheureux critiques d'art mondains qui n'ont que des certitudes.

 

 

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Ci-haut le visage de Jonathan en quatre versions, de la première étape à l'huile à gauche à la dernière étape au numérique à droite. Copyright Eric Itschert.

 

Questionnons-nous avec des images.  J'aime ce visage de Jonathan peint à l'huile dans le triptyque « Jonathan dans la villa romaine ».  J'en ai fait une étude à l'aquarelle avec comme but une simplification extrême.  La simplification a continué à l'aide du travail numérique.  S'il veut promotionner le résultat simplifié (dernière étape), le critique d'art mondain va nous servir le poncif suivant : « l'artiste en est venu à l'essentiel ».  C'est la phrase magique qui justifie souvent des œuvres d'une rare insignifiance (3).  Quant à la première étape, le visage peint à l'huile, il sera facile de le critiquer en disant : « C'est un travail laborieux. »  Oui, en effet, j'y ai travaillé, j'y ai consacré des heures, des jours, peaufinant les ombres et les lumières.  Mais c'est quoi l'essentiel ?  Ces quelques figures géométriques est-ce vraiment cela l'essentiel ?  Est-ce cela qui touche celui qui contemple l'œuvre ? Et en quoi le labeur est-il négatif ?  N'y aurait-il de vrai, de valable que la seule « spontanéité » ?  Le cheminement du perfectionnement est-il chose abominable ? Qu'est ce qui reste du  visage  expressif de Jonathan, personnification même du doute? Mélancolie, laisse-moi en paix et retourne d'où tu viens. 

 

Prenons à présent ce dessin de Caroline colorié à l'ordinateur.  Ici, j'ai travaillé par à-plats.  Vous faut-il le discréditer ?  Il suffit de dire : « cette oeuvre fait bande dessinée ! »  (4).  Faut-il le promouvoir ?  Alors il faut dire : « l'artiste s'est libéré de l'illusion tridimensionnelle. » (5).  Ah ! Versatilité du monde de l'art !  Edgar Degas a dit : « En art, on donne l'idée du vrai avec du faux ». Alors où est le mal de produire du rêve et de l'illusion (6) ?  Où est le mal de montrer le bon, le beau ? Où est le mal de cultiver une réalité transcendée ? 

 

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Ci-haut un dessin très simple de Caroline retouché à l'ordinateur. Copyright Eric Itschert.

 

Suis-je le seul à me poser ces questions, suis-je le seul à remettre en doute certains dogmes de l'art actuel mondain ?  Parfois je me sens très solitaire ... (7)

 

A suivre: L'insoutenable légèreté du numérique

 

(1) J'entends par « critique d'art mondain » celui qui est dans le circuit de l'art mondain comme le définit Anne Cauquelin dans son livre « L'art contemporain » aux Presses Universitaires de France. Il s'agit d'un art purement commercial où les critères de qualité ou d'esthétique n'ont plus d'importance. Leo Castelli, galeriste et agent d'affaires, utilise la brèche ouverte par Duchamp et Warhol pour créer un système de signes circulant dans un réseau devenu unique. Ce réseau est basé sur l'information, le consensus, le bouclage et l'internationalisation. Je cite Anne Cauquelin : « selon la loi qui veut que toute information qui circule sur un réseau soit d'abord et avant tout une information, c'est-à-dire une réalité, on se souciera peu de savoir à quelle vérité (...) cette information correspond. Pour qu'un tel réseau fonctionne, « il ne saurait n'y en avoir qu'un seul, il faut qu'ils se recoupent tous et se recouvrent. Les réseaux mondains (se montrer partout, être de tous les événements) ont autant d'importance que les réseaux médiatiques (...) et ceux-ci sont en définitive des réseaux commerciaux. » Voilà pourquoi loin d'être « d'avant-garde », l'art contemporain mondain est totalitaire dans toute l'horreur du terme. La plupart des critiques d'art mondains ont perdu leur rôle de critique et de chercheur et sont devenus de simples agents publicitaires chantant en chœur et en boucle la chanson unique d'artistes appartenant à une toute petite élite. Cette élite est imposée au monde entier au détriment des artistes locaux qui ont souvent bien plus à dire et sont infiniment plus originaux que le produit « tendance » indigeste que l'on nous sert dans tous les magazines d'art internationaux. Heureusement il y a des brèches dans le système, tout n'est pas encore perdu...

 

(2) Paradoxalement l'art actuel mondain est truffé d'anecdotes parfois non dénuées d'humour. Je n'ai d'ailleurs rien contre les anecdotes ...

 

(3) Le terme « œuvre radicale » est une variante de la sauce « en venir à l'essentiel ». Cela ne veut rien dire du tout et cela peut tout vouloir dire. Personnellement je maintiens que l'acte le plus « radical » qui n'ait jamais été commis dans l'art contemporain est le vernissage dans le vide d'Yves Klein. Tout a alors été dit et la « radicalité » de toiles blanches n'en est qu'un pâle ersatz. Evidemment s'il est possible de vendre des toiles blanches à prix d'or, la radicalité d'Yves Klein est plus difficilement commercialisable. Il n'en reste donc qu'une anecdote (une vraie, celle-là...).

 

(4) La suprême injure !

 

(5) Le terme « se libérer » est particulièrement aimé dans le jargon de l'art contemporain mondain : on s'y libère de tout, même de la peinture et de l'art.  Comme par hasard il n'y a que des critiques d'art et des artistes mondains que l'on ne se libère jamais.

 

(6) Bien sur il s'agit d'un tout autre rêve que celui véhiculé par la publicité : un rêve qui libère au lieu d'asservir à de fausses valeurs...

 

(7) Quand je dis « remettre en doute certains dogmes de l'art actuel mondain » je ne parle bien sur pas de toutes les fausses provocations dont cet art s'est fait flores. Pour mieux comprendre comment fonctionne le système, il est intéressant de lire « L'art contemporain » par Anne Cauquelin aux Presses Universitaires de France. Ce livre est d'une objectivité implacable dans ses 94 premières pages. Bizarrement, à partir du chapitre II « l'actualité » l'auteur perd totalement son objectivité critique pour suivre les poncifs habituels de l'art mondain. Sa distinction entre « Art contemporain » et « Art actuel » est particulièrement artificielle et introduit une perversion de langage supplémentaire. Etant donné le lien étroit entre art et communication, il est aussi conseillé de lire « La tyrannie de la communication » de Ignacio Ramonet publié par Folio actuel.

 

 presse-culturelle

 

En photo : citation d'une image de '68 toujours d'actualité...