10/08/2010

169) La Force (Voyage à Florence, 12)

... et Héraclès

Complété le 5 septembre 2014

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Lors d’une promenade le long de l’Arno à Florence, j’ai admiré cette sculpture en bronze. Il s’agit d’un homme terrassant un lion. J’aime beaucoup la force qui s’en dégage : c’est un combat à mains nues entre deux forces vitales, animale et humaine, qui luttent pour ainsi dire à égalité.

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Cette sculpture me rappelle une autre évocation de ce combat sur une pièce de monnaie. Il s’agit d’une monnaie datant de l’antiquité. Elle est visible au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Ce qui me frappe, c’est la richesse des représentations et allégories de la force, qui tout naturellement amène à se questionner. La sculpture le long de l’Arno ne fait pas exception.

 

La Force? Oui mais laquelle?

L’image en dit souvent bien plus que les textes (1). Un texte peut être innocent. Pour une image, son innocence dépend de celle de notre regard, encore que l’on dit souvent: « sage comme une image » (2). Si on voit les multiples représentations de la force on se rend compte que chaque image joue sur un registre différent.

On dit « fort comme un lion ». A première vue et ceci de manière anthropomorphique, on lui reconnaît une force brutale et cruelle (3). Mais une femme s’appuyant sur une colonne et ne craignant pas le lion évoquera en nous la force spirituelle, bien plus subtile que la force brutale. Et voilà que la force se féminise mais elle s’appuie encore sur la force inerte de la colonne, adhuc stat. Quand à la force évoquée par la lame XI du Tarot dit « de Marseille »(4), il existe des gloses répétant ad nauseam la même théorie, qui veut que c’est l’évocation la plus subtile, la plus spirituelle, de la force. Ici la nature du lion est domptée, réduite à l’état de petit caniche domestique chevauché par la femme. Ici la matière est ridiculisée. Ne compte plus que l’esprit, féminisé, tout-puissant, totalement détaché de la matière sinon pour lui faire un pied de nez. Nous passons donc d’une évocation purement matérielle à une évocation purement spirituelle de la force. Pire, on est dans une opposition, une tension force brutale - force spirituelle. Mais voilà, je me méfie des extrêmes. Ne dit-on pas que qui veut faire l’ange fait la bête? Et si on reprenait simplement un lion, couché? On éviterait toute tension esprit - matière? Les anciens étaient pourtant plus sages que l’on ne pense.

Un passage du mythe d’Héraclès pourrait plus particulièrement nous intéresser à propos de la force. Je mets entre parenthèses ce que Héraclès perd en subtilité chez les Romains en devenant Hercule. Et les récits d’Apollodore et d’Ovide ont un moindre intérêt pour nous. Je vais utiliser une représentation de Samson (image provenant du dit « tarot de Mantegna » qui n’est ni un tarot ni de Mantegna) pour évoquer… le mythe d’Héraclès.


Héraclès

Le premier des douze travaux d’Héraclès consiste à tuer et à écorcher le terrible lion de Némée. Eh oui, j’insiste, le premier des travaux. Il nous reste encore beaucoup à faire après l’acquisition de la force. Ce lion est élevé par Héra et Sélène, dévore les hommes et les animaux, et vit dans une grotte à deux entrées. Un lion, une grotte… Héraclès essaye de tuer le lion avec ses flèches, mais il ne parvient pas à le tuer, les flèches ne transpercent pas la peau du lion. Alors il essaye avec sa massue puis son épée sans plus de succès. Ceci symbolise que la force physique, matérielle et destructrice ne peut être vaincue par une force similaire, tout aussi physique et matérielle puisque INSTRUMENTALISÉE. Peut-être parce que la force n’est pas que matérielle?

Alors Héraclès bouche une des deux entrées de la grotte, entre dans les ténèbres de la grotte, lutte avec l’animal, qu’il finit par terrasser. (Cfr Christ aux grottes de l’enfer terrassant la mort.) Ensuite il l’écorche, jette la dépouille sur ses épaules et se sert de la tête comme d’un casque. Durant toute sa vie il ne se séparera jamais de cette peau de lion.

Ce combat à mains nues n’est PAS, comme trop de gens ignorants du mythe ont voulu insinuer, un simple combat matériel. Il s’agit bien d’un combat où l’on descend dans les profondeurs de l’âme, au plus intime et au plus vrai de soi-même, sans plus pouvoir tricher par une instrumentalisation quelconque. Ce n’est pas seulement un combat matériel mais un combat spirituel. Ensuite Héraclès intègre le lion et ses forces pour ses tâches futures: il est métamorphosé (5). Il y a union profonde et indivisible entre la matière et l’esprit et non l’opposition entre les deux à laquelle mène la lame du tarot de Marseille. Remarque : même pour dépecer le corps du lion, Héraclès n’utilise pas d’instruments mais les propres griffes du lion. L’intégration de la matière, voilà un thème typiquement chrétien à ses origines (6). Le Lion et le Christ : on pourrait en parler de cette relation symbolique, citons seulement un texte datant de la chrétienté primitive, nommé PHYSIOLOGUS. On y retrouverait le lion, la caverne, les trois jours du Christ dans le royaume de la mort et sa résurrection d’entre les morts, intégration s’il en est de la matière. Il y a bien des parallèles. Le Christ se laisse saisir par la mort pour vaincre la mort. La mort est utilisée contre elle-même. Résurrection. Nous voilà renvoyés à Hiram chez les francs-maçons ou à Osiris dans l’Egypte antique, décidément les symboles sont riches, le serpent se mord la queue. Et n’oublions pas l’acacia pour Osiris.

Mais concluons. Nous avons examiné comment, par une simple image (7), nous pouvons évoquer tant de choses par rapport à la force, se poser tant de questions, et faire des choix aussi… Tandis qu’un simple texte, qui le retient? Oui, mon choix est fait ! L’image est opérative ! Beaucoup de tendances dans l’art actuel mondain sont une régression pure et simple par rapport à la puissance de l’image. L’art conceptuel et l’art minimal pour citer deux exemples sont autant de balbutiements purement intellectuels et uniquement compréhensibles par une toute petite élite mondaine ou académique. Ce n’est pas un hasard dans notre monde qui se déshumanise. Et toute cette argutie intellectuelle et stérile, empruntant son vocabulaire à la science, est comme la montagne qui accouche d’une souris. Autant ces tendances font partie d’une petite élite sclérosée et fermée, autant l’image figurative est universelle et créatrice.

Oui, l’image est opérative. Mais je n’oserai pas prétendre que mon choix de l’image n’a rien à voir avec mon choix philosophique…

 

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L’image « forteza XXXVI » ci-haut appartient au « tarot de Mantegna ». Elle est pour moi la représentation idéale de la force. Elle représente Samson, mais elle pourrait tout aussi bien évoquer Héraclès.

 

Ci-bas je montre deux représentations de la force tirée de tarots : à gauche celle du tarot de Marseille (8), à droite celle d’un tarot italien.

 

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(1) Une image allégorique ou symbolique d’une vertu peut être un véritable mandala qui permettrait de méditer longuement sur la vertu représentée.

(2) Une expérience très amusante consiste à demander à deux personnes de photographier une même sculpture. La sculpture doit de préférence ne pas leur être connue pour éviter le conditionnement par des images déjà vues. Ils doivent prendre deux photos de la sculpture en entier, et trois photos de détails. On se rendra compte de la personnalité très différente de chacune d’elle d’après le résultat.

(3) Ce n’est qu’à première vue, car la symbolique du lion peut nous amener à bien des subtilités. Un exemple est à lire dans mon article « Un lion sur une porte ».

(4) En réalité le plus vieil exemplaire de ce type de tarot aurait été découvert dans un ancien puits à Milan.

(5) On peut observer ce phénomène d’intégration et d’appropriation dans bien des mythes de la Grèce antique. Persée lui aussi utilise les caractéristiques de ce qu’il a acquis ou de ceux qu’il a vaincu, physiquement ou moralement…

(6) Héraclès cherche le moyen de dépouiller le lion une fois celui-ci tué. Mais ni le fer, ni la pierre ne peuvent entamer la peau du lion. C’est alors que le héros a l’idée de se servir des griffes du lion. De ce cuir épais plus dur que le fer, Héraclès se fait un casque et une armure  impénétrables…

(7) Une autre sculpture, deux lutteurs au Musée du Louvre à Paris, montre l'ambivalence de l'image: on peut imaginer une lutte physique entre deux hommes, mais aussi une lutte... contre soi-même! (Voir ici-bas la sculpture).

(8) Intentionnellement je n’y ai pas mis de couleurs. Neuf dixièmes des livres ‘zozothériques’ sont à hurler de rire : ils prétendent expliquer la symbolique ‘très ancienne’ des couleurs du tarot de Marseille. Mais pour ce faire ils utilisent les couleurs d’un tarot recolorié pour le cartier Grimaud au vingtième siècle ! Or les couleurs de ce tarot diffèrent au moins en partie de celles des plus anciens tarots de Marseille connus à ce jour…

 

 

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Deux lutteurs au Musée du Louvre à Paris, photo © Eric Itschert

 

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