18/08/2012

219) L’énigme de la disparition des pavés enfin résolue !

 

Et une assemblée d’artistes et d’artisans…

 

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Quatre est le symbole de la terre, de la finitude.  C’est le carré.  Vient le quatrième jour après la Nuit Blanche, le 5 octobre 2011 d’après l’ancien calendrier.

 

Tous les premiers mercredis du mois, les rares artistes et artisans qui survivent dans la ville se réunissent.  Ils sont les héritiers des anciennes guildes de la ville, évoquées comme « la guilde ».

Les réunions se tiennent dans une des trois « maisons élues » selon un rituel bien établi.  Cette fois c’est au tour de ma maison de recevoir l’assemblée.  La réunion comporte trois parties distinctes : l’assemblée ouverte, l’assemblée fermée et la réunion des trois-quatre.  L’assemblée ouverte est accessible à tout le monde et se tient dans l’atrium.  Elle est l’occasion de recevoir les visiteurs étrangers et de pratiquer la bienfaisance.  L’assemblée fermée n’est accessible qu’aux « héritiers de la guilde ».  Elle se tient dans le salon de réception de la maison.  Les trois-quatre se réunissent dans une pièce secrète.

L’assemblée ouverte commence pile à l’heure.  Etant l’hôte, je siège au centre, les chefs des deux autres maisons élues siègent à mes côtés.  Les autres sont assis sur des bancs à droite et à gauche de la porte.  Cette dernière est grande ouverte.  Je termine l’ouverture de la réunion par les mots « Que le Principe nous guide et nous éclaire ».  La matinée est bien avancée quand c’est au tour de Chaiyo de se lever.  Il me salue selon la coutume de son pays.  Iacchos se lève en même temps, salue et demande la parole.  Il est tout fier car il vient d’être élu porte-parole des artisans dépeceurs de crabes.  Il prend son rôle très au sérieux.  Il reçoit un coquillage qu’il garde à la main, signe qu’il peut parler.

 

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- Nous allons arriver assez rapidement à court de champignons bleutés, les tableaux d’Yves Klein n’en produisent pas assez.

Je souris.  Je sais très bien où le jeune homme veut en venir.

- Vous n’avez qu’à créer un atelier de monochromes bleus sur toiles, la recette est simple et les produits bon marché !

Une restauratrice à l’air sévère se lève et attend la parole pour intervenir.  Elle reçoit le nautile.

- Je ne comprends absolument pas la réticence du Conservateur du Musée d’Art Moderne de Bruxelles à restaurer les toiles endommagées d’Yves Klein ! C’est un vrai scandale !  Des toiles tellement admirâââbles !

- J’ai cru comprendre qu’il n’était pas possible de les restaurer ?

- Bien sûr c’est difficile, toutes ces nuances de bleus… Je suis occupée à la restauration d’un monochrome pour un collectionneur privé… C’est terriblement compliqué de trouver les bons pigments et de rendre cette matité…

- Madame, pour ses monochromes Yves Klein n’a utilisé qu’un seul pigment, le bleu Outremer, et un seul liant, le liant vinylique qu’il a fabriqué lui-même avec l’aide d’un ami qui en connaissait la formule.  Malgré le fait qu’il ait déposé un brevet il n’est l’inventeur ni du pigment ni du liant.  Et si aujourd’hui vous vous efforcez de rendre « les nuances des bleus » vous introduisez des pigments étrangers à « l’œuvre » originale.  Les nuances sont dues au comportement instable du liant vinylique. Ajoutons, pour être complet, qu’Yves Klein n’est pas non plus l’inventeur des monochromes.

La dame se rassied, vexée.  Et je continue, m’adressant à Iacchos :

- La peinture se vend toute prête chez Cherplay, tu rajouteras un certain volume de pigment Outremer avec la nuance que je t’indiquerai. Ajoute quelques éponges trempées dans le bleu, les champignons s'y développeront mieux. Saupoudre le tout de poussière en guise d'engrais. Tu auras surement la permission du Conservateur pour entreposer les tableaux  sous le Palais de Justice, l'atmosphère y est propice.  Il y a là assez de place.  Tu y déposeras les spores, je te fais confiance, tu sais comment cela fonctionne.

Iacchos se rassied, content.  Il sait que l’Inspecteur ne viendra pas fourrer son nez dans ses affaires, il a mon aval…

 

Les deux assemblées sont terminées.  Iacchos, curieux, fureteur, a fini par découvrir l’entrée de la pièce secrète.  Aujourd’hui il se rend dans la grande bibliothèque, et pousse sur un œil d’une sculpture représentant un ange.  Une rayonnage de la bibliothèque s’enfonce dans le mur et laisse une ouverture accessible.  Après avoir refermé l’accès Iacchos se cache dans un grand coffre dans la pièce secrète pour écouter ce qu’il s’y dit.  Mal lui en prend, il n’entend pas tout et ne comprend rien, sinon que l’heure est grave.

- C’est fait, j’ai renvoyé mes derniers élèves ce matin.  Je n’ai plus de quoi les nourrir.  Je n’ai même plus de quoi restaurer la toiture de ma maison.  J’ai aussi abandonné toutes mes fonctions, comme tu me l’as demandé après mon rapport, Aubertin.  Ils devront élire une nouvelle maison.

- Bien.  Il n’y aura plus de nouvelle maison élue.  La guilde doit quitter la ville.  Et toi Guillaume ? 

Guillaume se lamente.

- Mon Dieu, que les temps sont durs… Nous ne pourrons plus fêter l’Epiphanie dans cette ville à cause de ton maudit rapport, Eric…  Abandonner mes fonctions… Quel désastre, tu es tellement sévère Eric ... Ma maison était élue depuis si longtemps !

- Cela suffit ! C’est moi qui ai demandé ce rapport à Eric.  Tu as quelques heures pour abandonner toutes tes fonctions.  Le chaos arrive, les devises se sont écroulées et la ville n’est plus très sure.  Ce soir tu m’accompagneras à Lübeck.  Toi Eric tu resteras ici puisque tu as eu le courage de te détacher de tout.  Tu assureras une présence à Bruxelles et le contact avec l’Italie. Nous sommes devenus si peu nombreux maintenant…

 

 

manifestation

… des manifestations s’organisent …

 

Midi sonne.  La table est dressée.  Les convives sont silencieux et moroses. Dans la ville, des voix grondent, des manifestations s’organisent, les exclus se révoltent. En quelques jours des millions de gens se sont rendus compte qu’ils ne toucheraient plus ni pension, ni chômage, ni revenus minimum de remplacement.  Ceux qui avaient une épargne l’ont vu fondre comme neige au soleil suite à la dévaluation. Ils n’ont plus rien.  Comme pour se moquer d’eux, le journal du jour titre : « En raison de la croissance négative et de l’écroulement de la consommation, les agences de cotations Woody & Bloody demandent de nouveaux efforts à la population ».  Le prix des denrées alimentaires s’envole, les spéculateurs s’en pourlèchent les babines.  Je lis distraitement la feuille de chou, et tombe sur un article étonnant : « Des étudiants de l’Académie Royale d’Orée sont lâchement attaqués par des allochtones ». Heureusement, d’après la teneur de l’article, il n’y a pas eu de plainte déposée.

L’après-midi éclatent les premiers incendies, heureusement vite éteints par un service de pompiers encore efficace.  Iacchos débouche en trombe dans la maison :

- Eric, viens !  La révolution a commencé ! Rosanna est déjà là-bas !

On se dirige vers le parc Royal de Bruxelles.  En levant les yeux vers le ciel, je remarque soudain une chose très étrange : plein de pavés sont rassemblés sur les toitures.  Je me dis qu’on a tort de ne pas plus souvent regarder vers le ciel.  Iacchos et moi on dépasse un groupe de manifestants.  Ensuite tout se passe très vite : une chenillette semi-blindée s’arrête juste devant nous et vomit une escouade de policiers.  Ils sont casqués, armés et bottés, on dirait des robots. Ceux-là sont restés fidèles au gouvernement. Une pluie de pavés s’abat sur eux.  Je crie à Iacchos :

- Recule ! Vite !

Mais Iacchos ne fait que quelques pas avant de tomber à terre. Je veux lui porter secours. Soudain je ressens une douleur terrible à la tête et un voile de sang brouille mes yeux.  Serein, j’ai encore le temps de penser : l’énigme des pavés est enfin résolue ! Ensuite je sombre dans l’inconscient…

 

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 ...un voile de sang brouille mes yeux.

 

 

Fin de la première partie