13/11/2014

278) Faunus

Dessin vite fait mal fait

 

 

 

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« Faune, dessin vite fait mal fait », dessin à la plume et à l’encre de chine sur papier Bristol, © Eric Itschert

 

J’ai retrouvé ce dessin-ci glissé dans l’ancien carnet d’esquisses évoqué aux notes précédentes. Il a été réalisé sur une feuille libre, un papier Bristol. Il fait partie des « dessins bizarres ou mal foutus ».

 

1) « Faune », le premier titre du dessin :

 

Le dessin a comme premier titre « Faune » mais en fait il ne représente pas n’importe quel faune. Il représente Faunus, le dieu-faune dans la mythologie grecque, alors que les autres faunes ne sont que des demi-dieux.

Les faunes assistent Faunus : ils sont moitié humains moitié chèvres. Ce sont des « daimôns » (du grec δαίμων) (1) champêtres et forestiers, libres dans leurs ébats et dans leur sexualité. C’est pour cette raison qu’on finira par associer les « faunes impudiques » aux satyres.

Plus tard le Christianisme les classera avec le reste des daimôns parmi les diables. Ils transformeront les daimôns tantôt bons et tantôt mauvais en démons néfastes. Pourtant, si vous croyez en votre ange gardien, pour un Grec de l’Antiquité c’est en votre daimôn que vous croyez. Toute croyance qui pouvait échapper au contrôle des Eglises chrétiennes était horriblement persécutée, sans aucune compassion ni pitié. Les Chrétiens avaient oublié qu’ils avaient eux aussi étés persécutés.

 

Mais pourquoi ce dessin représente-t-il Faunus au lieu d’un faune ordinaire ? Ici il faut se pencher sur une bizarrerie du dessin. Elle est à peine perceptible, seul « l’initié » peut deviner qu’il y a anguille sous roche. Le troupeau des spéculateurs incultes, habitué aux ficelles grossières et aux farces vulgaires de l’art contemporain mondain, n’y verra que du feu. Ce faune n’a pas d’ombre véritable. Et les ombres sur son corps sont aberrantes par rapport aux ombres sur l’arbre.

 

Or, comment reconnaît-on un dieu dans l’Antiquité ? Un dieu présente trois caractéristiques :

- ses yeux ne cillent pas

- ses pieds ne touchent pas le sol (2)

- il n’a pas d’ombre

Ce n’est pas pour rien que dieux et daimôns pullulent à l’heure de midi (3) : comme à midi les ombres se réduisent à presque rien, ils peuvent plus facilement passer inaperçus, étant eux-mêmes sans aucune ombre. En pays celte les esprits apparaissent de même à midi pile puis disparaissent très vite. La Belgique étant en ancien pays celte, midi est donc le meilleur moment pour partir à la recherche des fées et des elfes.

 

Revenons à Faunus. Le domaine d’action de Faunus est essentiellement rural : champs et plaines, bois et forêts, montagnes escarpées et rivières, troupeaux et animaux sauvages. Il en assure la fertilité et la fécondité. C’est une divinité sauvage et farouche dont le pouvoir s’exerce sur des terres vierges de culture et de civilisation : la protection des cultures est laissée à Déméter (Cérès) ou à Silvain. Faunus rend des oracles nocturnes et Faunus dit Lupercus éloigne les loups des troupeaux. Du temps des Romains Faunus est associé à Pan.

 

2) Le deuxième titre du dessin, « dessin vite fait mal fait »

 

Ce titre est réalisé en clin d’œil à un copain d’études en Architecture. Ce dernier nous assénait à tout propos sa devise fétiche : « vite fait bien fait ». Pour moi, plutôt lent et réfléchi à tout ce que je fais, cette devise me semblait un poncif tout aussi cliché que le « Less is More » repris par certains artistes contemporains mondains. Comme quoi une devise intéressante au départ peut être pervertie par des paresseux ou des imposteurs…

 

:D :D :D

 

(1)    En Grèce antique le daimôn est une créature spirituelle à mi-chemin entre le mortel et le dieu. Il peut avoir de bonnes comme de mauvaises intentions. Il peut être « la voix divine », le « messager », tout comme l’ange (4) chez les Juifs, les Chrétiens et dans la troisième religion du livre. Mais selon d’autres, il est tout simplement « la voix de la conscience », la « voix intérieure ».

Socrate se disait inspiré d'un génie, qu'il nommait son daimôn. Ce génie lui suggérait toutes ses résolutions, toutes ses réponses, tous les principes de sa philosophie et de sa conduite. Ce génie ressemblait beaucoup à ce que les chrétiens appellent leur « ange gardien ». Ainsi un jour ce daimôn lui avait conseillé de ne pas emprunter une route. Le philosophe suivit son conseil tandis que ses compagnons non. Un peu plus tard, ils furent bloqués par un troupeau de porcs et arrivèrent couverts de boue. Socrate prenait son génie pour un guide réel, distinct de son imagination et organe d'une divinité tutélaire. Consulter son daimôn familier, c'était pour Socrate consulter sa divinité intérieure, son jugement, sa raison, qu'il regardait non seulement comme un don mais comme une émanation et une part de la divinité.

 

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 Génies ailés sur un sarcophage, Musées royaux d'art et d'histoire à Bruxelles

 

Selon Apulée (écrivain, orateur et philosophe néo-platonicien) dans son petit traité « A propos du dieu de Socrate » (IIème siècle), il attribue les paroles suivantes à Platon : « les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des hommes, qu'ils ne puissent entendre nos vœux. Ils sont, il est vrai, étrangers au contact, mais non à la préoccupation des choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et le niveau de la terre, dans ce milieu occupé par l'air, qui transmettent aux dieux nos désirs et les mérites de nos actions. […] Messagers de prières et de bienfaits entre les hommes et les dieux, ces daimôns transmettent d'un côté les demandes et de l'autre les secours. Ils sont interprètes auprès des uns et génies secourables auprès des autres... »

faunus,faune,dessin,daimôn,daemon,ange,socrate,platon,heure de midi,lupercus,panOn peut encore lire de façon analogue, dans « Le Banquet » de Platon : « [le daimôn...] tient le milieu entre les dieux et les mortels, interprète et porte aux dieux ce qui vient des hommes et aux hommes ce qui vient des dieux. Placé entre les uns et les autres, il remplit l’intervalle de manière à lier ensemble les parties d’un grand tout. C'est grâce à cette sorte d'être qu'ont pu venir au jour la divination. C’est de lui aussi que vient la science des prêtres en ce qui concerne les sacrifices, les initiations, les incantations, les prédictions et la magie. Le dieu, lui, ne se mêle pas à l'homme; mais grâce à cette nature moyenne, c'est d'une façon complète que se réalise pour les dieux la possibilité d'entrer en relation avec les hommes et de converser avec eux, soit pendant la veille, soit pendant le sommeil. »

Au fil du temps, les éléments naturels sont assimilés à des daimôns : une source, une rivière, un siphon aux effets de tourbillons sont considérés comme sous contrôle d'un daimôn gardien.

Pour d’autres, le daimôn serait la partie incorruptible de l'homme (« l’atman » en Inde), soit le véritable homme intérieur, soit le noûs (νοῦς) rationnel, soit encore le « soi » humain relié au « Soi » divin.

 

(2)    Dans l’Hindouisme les dieux ne touchent pas la terre non plus : le lotus par exemple est un intermédiaire entre le dieu et le sol. Cette représentation sera reprise dans le Bouddhisme, où la statue du Bouddha n’est pas mise en contact direct avec le sol, mais bien sur un socle en forme de lotus, alors que Bouddha n’est pas considéré comme un dieu.

 

(3)    On retrouve l’idée de « démon de midi » dans notre héritage chrétien : le démon de midi prend des allures terrifiantes; ainsi au Moyen-âge l'heure de midi maintient sa réputation néfaste.

 

(4)    Très vite on commencera à représenter les anges chrétiens comme ailés. C’est une influence provenant probablement de l’art grec : représenté ailé, le daimôn grec se couvre de nuées pour observer ou influer sur le destin des hommes. 

 

anges ailés

 Détail du panneau central du retable de l'église Saint-Marc à Uccle, 1987-1990, anges ailés (archanges), © Eric Itschert