02/03/2008

67) La chute d'Icare: récit contemporain.


La chute d’Icare

 

Texte modifié le 4 mars 2008 - passages concernant Thalos et la perdrix.

 

Dédale l’architecte et Icare son fils sont appelés dans le superbe palais du Roi Minos.

Le Roi leur parle en ces termes :

« Dédale, en donnant la pelote de laine à ma fille Ariane tu as permis qu’un crime reste impuni. Thésée, le meurtrier du Minotaure, a pu s’enfuir, avec ma propre fille en plus ! Pour ta punition, tu seras enfermé à vie dans le labyrinthe, et ton fils t’accompagnera. Tu sais comment sortir du labyrinthe, car c’est toi qui l’as conçu. Mais ne t’avise pas d’essayer. Car que cela soit sur ou sous terre, au-dessus ou en-dedans de la mer, j’ai des gardiens partout et ils ont ordre de te tuer s’ils te voient. »

La volonté du Roi est exécutée le jour même.

 

 

Un : la vie dans le labyrinthe.

 

Des murs, partout, et au-dessus le ciel bleu. Ici ou en ville, c’est pareil.  Icare éprouve la même solitude partout depuis la mort de son cousin Thalos.  Le labyrinthe a été construit tout en marbre blanc, presque translucide, aux parois lisses. Selon l’orientation du soleil, il y a tout un jeu de lumières et d’ombres féeriques. Les pierres sont tellement bien ajustées qu’on ne peut voir leurs joints. Difficile de s’y retrouver dans ce monde totalement minéral, car en raison du changement permanent de lumière il n’y a pas de repères.  Icare apprend à connaître le labyrinthe, à se familiariser aux règles à suivre afin de ne pas se perdre par rapport au centre.  

 

Le centre est marqué par une grande place. Au milieu de la place pousse un superbe arbre. Cet arbre étrange est gigantesque, il est magique.  Mais le centre mathématique exact du labyrinthe est une petite bâtisse dans laquelle on peut entrer à partir d’une petite porte donnant sur la place.  C’est devant cette porte que le Minotaure endormi a été tué par Thésée.  La présence du Minotaure y est encore bien forte.  Sur ce seuil flotte toujours un sentiment de grande tristesse, de grande souffrance. Le monstre a vécu une triste vie.  Portant le poids des fautes d’autrui, accablé par la peur et le mépris des hommes, il a traîné le long de ces murs lisses son destin de bouc émissaire.  La bâtisse ressemble à un temple.  Son père a interdit d’y entrer, l’air effrayé.  C’est au centre qu’ils reçoivent leur nourriture, comme le Minotaure auparavant.  La nourriture arrive par une vis sans fin qui aboutit à travers un trou dans une paroi de la place, jusqu’à une auge. Ce n’est pas très bon, ce brouet de blé et de bière, mais heureusement ils agrémentent leur quotidien par des champignons, des fruits et le produit de la chasse.  Son père lui a appris à tirer à l’arc et lui a demandé d’abattre le plus d’oiseaux possible.  Cela l’attriste mais il n’ose pas désobéir à son père.  Son père l’effraye depuis l’assassinat de Thalos. Son père a tué ce dernier par jalousie. Mais son cousin vit toujours, Athéna la déesse bienveillante l’a transformé en perdrix. Il y a un canal qui apporte l’eau dans une fontaine. Elle déborde et l’eau est recueillie par une rigole menant à un grand bassin où Icare aime se baigner.  Le bassin verse à son tour son trop-plein par un coté, cela donne à boire au sol.

 

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Au centre, l’arbre s’est mis à pousser à partir de presque rien, des déjections du Minotaure, de la nourriture non avalée.  Des cadavres il ne reste rien, le Minotaure a même croqué et avalé les ossements.  Il y a quelque chose d’incompréhensible dans la croissance de cet arbre, la matière végétale est sans cesse recyclée. Non seulement autour mais sur l’arbre même est venu se greffer une multitude d’autres espèces.  Il y a des papillons qui jouent, des abeilles qui butinent, d’étranges fleurs colorées poussant en altitude sur les troncs de l’arbre, des champignons et des buissons odorants au pied de l’arbre.

 

 

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Son père est sans cesse fourré dans un des ateliers couverts abandonnés depuis l’achèvement de la construction de l’édifice.  On y trouve toutes sortes de choses abandonnées.

 

Icare vit entièrement nu et sans contraintes.  Elancé, agile et souple comme un félin, il aime grimper à l’arbre.  Il se nourrit aussi alors de fleurs et de miel volé dans des ruches en haut dans les cimes.  Il y a des oiseaux partout.  Icare aimerait voler comme eux, il se sent fils de l’arbre et du ciel.  Si son temps se passe à explorer l’arbre, lorsqu’il est midi et que la chaleur est trop forte, il redescend, la peau brunie par le soleil. Il cherche refuge dans un temple abandonné à deux coudes et trois tournants de la 3è porte sud de la place.  C’est un endroit où son père ne vient jamais, idéal pour faire la sieste, rêver ou inventer toutes sortes de jeux.  Il y a une statue en bronze d’un très beau dieu. Il lui sourit d’un sourire indéfinissable.  Les yeux de pierres précieuses brillent d’un éclat malicieux, le dieu est spectateur bienveillant des activités de l’adolescent. Icare est sous le charme de ce visage si beau et au sortir d’une sieste ou au plus fort d’un jeu il aime diriger son regard sur la splendeur de ce dieu nu et debout. L’après-midi, après s’être désaltéré d’eau fraîche, de fruits tièdes et de baies rouges, il retourne visiter l’arbre. Parfois des coliques l’obligent à redescendre en catastrophe pour s’accroupir discrètement dans un coin éloigné du labyrinthe : trop de fruits absorbés… La nuit même des fleurs marqueront l’endroit où il s’est arrêté, germées des graines avalées lors de ses repas de plantes.

 

Le soir Dédale et Icare se retrouvent. Icare prépare à manger, déplume les oiseaux en ne pouvant s’empêcher de pleurer sur leur sort, ils font un feu près de l’arbre et ils mangent la chair des oiseaux abattus accompagnée d’herbes et de champignons. Les plumes sont apportées à l’atelier.

 

Un matin Icare doit chercher une ruche entière dans l’arbre.   Icare joue un instant avec la perdrix qui l’accompagne si souvent dans ses pérégrinations au sol. Ensuite il monte avec un fagot de bois à l’arbre.  Le labyrinthe se déploie sous ses yeux, le monde extérieur s’ouvre à son regard.  A l’ouest, la ville, à l’est et au sud des forêts, au nord la mer et son étendue bleue.  Quand il fait clair, on voit les montagnes avec leurs sommets neigeux.  Sous l’arbre, près du centre, les murs sont devenus beiges, usés, remplis de mousses et de plantes, vivants. Mais un peu plus loin les murs ont gardé leur éclat minéral.   Haut dans l'arbre Icare enfume la ruche avec un petit feu préparé à même un tronc épais.  Quand il redescend avec la cire, l’estomac bombé de fleurs, de miel et de fruits chauffés par le soleil, il doit se résoudre à entrer dans l’atelier occupé par son père.  Des soufflets immenses bougent, mus par une mécanique incompréhensible.  Il y fait sombre, il y a un toit et la lourde charpente est noircie de fumée. Un feu brûle en permanence.  Son père est forgeron, menuisier, sculpteur, architecte, inventeur, créateur.  Deux structures légères reliées par des cordes de lin attendent, des plans sont posés sur une table démesurée.  Au coin, il y a un tas immense de plumes. 

 

Les soirs suivants, après le diner, Icare écoute attentivement les leçons de son père. Puisqu’ils ne pourront fuir que par les airs, ils s’envoleront avec des ailes. D’abord à l’aide de maquettes, ensuite avec les immenses ailes enfin terminées et ajustées à son corps, Icare apprend les mouvements à faire et la mécanique du vol.

 

 

Deux : le départ du centre du labyrinthe.

 

« Demain on part » lui dit son père. 

« On décollera de l’extrémité nord du labyrinthe, afin d’éviter que des archers ne nous visent de leurs traits ».

Le lendemain ils partent avant le lever du soleil.  Trois jours passent sans beaucoup manger ni boire, ils doivent emporter le strict minimum et les ailes sont déjà si volumineuses à porter.  Ces murs, partout, et au-dessus le ciel bleu.  Pendant le jour Icare regrette maintenant la fraîcheur à l’ombre des plantes.  Et durant la froide nuit il a la nostalgie de l’atelier enfumé mais chaud. A midi il se souvient du temple abandonné mais si frais. Il en vient presque à regretter sa captivité première.  Partout du marbre blanc, immaculé. Le troisième matin Icare avance hébété, mécaniquement.  La soif dessèche sa gorge et dans sa bouche il y a comme un gout de marais.  Ses poumons sont brûlés par les vents torrides et sablonneux de l’intérieur du labyrinthe, une sensation d’oppression l’étouffe.  Il n’y a plus aucun son, ni appels d’oiseaux ni bourdonnements d’abeilles, sinon le bruit de la mer et le cri unique de mouettes. A midi il se heurte à son père et se réveille. 

« Tiens, bois tout ce qui reste, tu peux maintenant ».  Icare boit lentement, comme on lui a appris.  Il sort quelques fruits secs et quelques fleurs.  Il se sent mieux maintenant mais il tremble de froid: l’eau ou la fièvre ?  Ils grimpent à la paroi grâce à un système ingénieux et se retrouvent face à la mer.  Ici, un vent frais souffle.  Soudain il retrouve toute sa sérénité.

 

 

Trois : l’envol.

 

Ensemble, ils déploient leurs ailes, se lancent dans le vide… et s’envolent.  Très vite ils survolent la mer. Icare ressent un sentiment de liberté tel qu’il n’en a encore jamais éprouvé.  La joie l’envahit.  Le départ s’est fait avec douceur, sans bruit.  Mais maintenant Icare entend, en prenant de la vitesse, la musique du vent jouant dans les cordages compliqués de ses ailes.  Son père lui parle et le surveille : il ne peut voler ni trop bas ni trop haut.  Il a la chair de poule.  Il n’est plus habitué à la fraîcheur du vent sur sa peau.  La lumière et la chaleur qui lui faisaient mal dans le labyrinthe l’attirent maintenant.  On ne voit même plus les vagues de la mer, seulement le reflet doré du soleil.  Ivre de liberté il monte vers le soleil, profitant de ce que son père ne s’occupe plus de lui.  La chaleur des rayons solaires lui est délicieuse caresse, il la sent l’envelopper doucement et tendrement, il se sent tellement bien maintenant, il ferme les paupières de plaisir.  Il manœuvre la mécanique de plus en plus vite. Il halète.  La volupté de se sentir délicieusement frôler par le vent redoublent ses efforts.  Son corps ruisselle de transpiration.  Soudain une légère douleur lui fait ouvrir les yeux : de la cire fondue lui a touché les mollets.  Avec effroi il se rend compte que ses ailes commencent à se déplumer.  Il tombe maintenant.  Alors il voit qu’une perdrix, comme venue de nulle part,  l’accompagne dans sa chute.  Il crie, il hurle de peur.  Soudain il entend clairement la voix de son cousin : « ne crains rien, ce n’est qu’un mauvais moment à passer, après tu seras avec moi ». Il se sent basculer la tête en bas.  La peur s’évanouit et c’est une extase qui le gagne.  La lumière tant désirée et le bleu de la mer viennent maintenant à sa rencontre.  Il n’est plus nécessaire de bouger, il approche au terme de sa quête, il va traverser le miroir… 

 

 

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Quatre : de l’autre coté du miroir.

 
C’est le soir.  Devenu oiseau, il joue avec Thalos.  Un instant, ils regardent son père qui serre très fort dans ses bras son corps ensanglanté.  Ensuite, ils s’envolent, loin, très loin, en un lieu où plus personne ne pourra leur faire de mal ni les séparer…  En ce lieu il n’y a plus de peur ni de douleur, seulement l’Amour et la Lumière.

 

Certains disent qu’ils sont devenus jeunes hommes accueillis dans les champs Elysées. Ce n’est que lorsqu’ils visitent la terre qu’ils redeviennent perdrix, une fois tous les millénaires, afin de souffler leur nom à l’oreille des hommes. Car tant que leur nom existera, ils vivront…

 

Peut-être Icare vit-il en certains d’entre nous, c’est pourquoi cela il change si souvent de visage. Il vit en ceux qui, amoureux de la Lumière, prennent librement leur envol vers l’immensité, au péril d’être perçus comme fous par cette société déshumanisée…Avec des moyens fragiles et contre vents et marées, ils osent le risque de réaliser leurs rêves…

 

Ami passant, vois-tu les traces d’Icare ?

 

 

© Eric ITSCHERT

 

 

 

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