02/01/2016

301) "Swimming Pool N6"

Tableau subjectif versus narration objective.

 

Complété le 03/01/2016 (note de bas de page 1)

 

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"Swimming Pool N6", huile sur toile de lin 70 cm X 100 cm, © Eric Itschert

 

 

L’illustration

 

Souvent on se méprend sur ce qu’est l’illustration. Ceux qui se trompent ont souvent une vision réductrice et superficielle du sujet. Il y a pourtant une chose qui devrait leur mettre la puce à l’oreille : de grands peintres ont essayé le genre. J’en cite trois qui me viennent de suite à l’esprit: Edward Hopper, René Magritte et David Hockney. Une bonne illustration ne se contente pas d’illustrer un texte, elle le complète et l’enrichit. Entre toutes les versions illustrées d’  « Alice au pays des Merveilles » il y en a qu’on oublie et d’autres qui laissent un souvenir durable. Des années après l’enfance, certaines illustrations, quand on se les remémore, laissent encore un parfum agréable, comme de la lavande dans un tiroir à vêtements. L’illustrateur a une grande responsabilité sur ce qu’il dessine ! Une bonne illustration est une véritable œuvre d’art en soi, comme certaines bandes dessinées.

 

La bande dessinée ou la narration objective

 

L’appréciation « on dirait une illustration ou un dessin de bande dessinée » est très ambigüe. On confond souvent la forme, le style, avec le fond. Pourtant l’irruption du pop art dans notre histoire aurait dû nous prémunir de certaines confusions.

J’adore faire des illustrations, par contre je n’ai jamais réalisé de bande dessinée si ce n’est pour expérimenter le genre. Je me suis demandé pourquoi.

Une BD est narrative, elle nous mène d’un début à une fin, d’une première case à une dernière. On peut parler de narration objective.

 

La subjectivité du tableau

 

Le tableau ne raconte pas, il suggère. Ce qui est révélé l’est en l’espace d’un instant. Place est ainsi laissée à la subjectivité du spectateur. Le tableau fait l’économie du temps, celui étalé dans la narration et sa lecture. Il révèle de manière concentrée. Il permet à notre sensibilité de se déployer  (1). 

Tout cela peut vous sembler très théorique. Je vais donc donner un exemple par ce tableau "Swimming Pool N6".

 

 

(1) Un bon tableau est celui où l’on a envie de trouver son chemin tout seul. On est naturellement attiré, envoûté.  On vit un moment de pleine conscience, l’intellect est dépassé.  Les questions, on se les posera éventuellement après, car tout est énigme, et d’abord notre propre vie.

Quand l'artiste - lorsqu'il est encore vivant - s'exprime pour partager ses propres vues, ce n'est qu'un bonus, celui d'un échange entre deux âmes à propos du visible. C’est tout à fait secondaire par rapport au tableau.  Je n’ai aucune idée du temps qu’il me reste à vivre, mais je sais que la plupart de mes œuvres, dispersées dans le monde, me survivront

Le tableau est devenu indépendant de son créateur.  Artiste et spectateur sont aussi libres l'un que l'autre, la pensée de l'un ne doit pas prévaloir sur la pensée de l'autre. 

 

Cela ne fonctionne pas dans l'art conceptuel : ce pastiche d'art est tyrannique !  Il impose une prescription menant à une seule voie, un seul concept, une seule lecture, une seule idée… et souvent la plus obscure possible.
Cela crée une secte de pseudo-intellectuels qui veut se singulariser des autres sous prétexte que ces derniers n'ont rien compris.  Mais qu’y a-t-il à comprendre ?
C'est à l'image de notre société où 1% de la population tyrannise le reste qui, pour la plupart, ne comprend pas sa servitude ni les causes de son asservissement. 

Si survient la question : "mais qu'est-ce qu'il a bien voulu exprimer ? ", on peut alors en conclure que l'artiste a réalisé ou conceptualisé une chose médiocre, juste bonne à être jetée. Que cette pièce se vende des millions dans une salle de vente, que le public de moutons crétinisés ou de loups déguisés applaudisse ne change rien à l’affaire, c’est du vent qui se dissipera un jour.


 

 

 

Le tableau "Swimming Pool N6"

 

 

 

Une énigme

 

Dans le tableau "Swimming Pool N6", on remarque deux personnages. Ce tableau fait partie d’une série d’œuvres posant des énigmes. Voici l’énigme posée dans ce tableau-ci. Le garçon et la fille font face à une troisième personne que nous ne voyons pas. Cette personne se situe à l’endroit où le spectateur du tableau se trouve, l’intégrant ainsi à la scène comme bien souvent dans mes tableaux. Qui est cette troisième personne ?

 

Qui est cette troisième personne?

 

Très vite on se rend compte que cette troisième personne n’est pas nous, le spectateur : le garçon et la fille ont l’air de bien connaître la personne en face d’eux. Or nous ne les connaissons pas, et eux ne nous connaissent pas non plus. De plus la troisième personne est censée tenir la bobine de fil du cerf-volant, elle en est le pilote. Tout ce qu’on sait d’elle c’est qu’elle est dos au vent, et qu’un vent chaud et doux doit caresser son corps.

Quel est son rapport avec les deux autres ?  On n’aura jamais de réponse objective. Car il n’y a pas d’histoire nous racontant  les personnages et les liens qui existent entre eux. Comme les fils du cerf-volant ceux-ci sont invisibles.

Dès ce moment, on ne peut qu’inventer sa propre interprétation de la scène. Le garçon qui tient le cerf-volant est visiblement ému. Il regarde vers le coté, est-il gêné par son émotion ? Est-il attiré par la personne qui tient la bobine du cerf-volant et qu’on ne voit pas ? Cette personne est-elle une fille ou un garçon ?  

 

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"Swimming Pool N6", detail, © Eric Itschert

 

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 "Swimming Pool N6", detail, © Eric Itschert

 

La fille qui est accroupie sur le divan dans l’ombre rigole et fait un signe du doigt genre « fais attention » ou « oh le coquin » toujours à la personne qu’on ne voit pas. Elle dirige visiblement son regard vers cette personne et « lui fait gentiment la leçon ». Au lieu d’être une fille, le pilote serait-il un garçon tout aussi visiblement ému que celui qu’on voit ? Ce garçon la regarde, troublé, et la fille heureuse de son trouble rit ? Qui est ému par qui ?

 

Une interprétation parmi d'autres

 

Tout cela est une interprétation parmi d’autres : peut-être que le garçon qui doit lancer le cerf-volant est tout simplement excité par le jeu et les caresses insistantes du vent, et que la fille dit à une deuxième fille de faire plus attention à son rôle dans le pilotage du cerf-volant. Rien n’est plus doux que de jouer entièrement nu…

A un autre niveau d’interprétation, chaque personnage est heureux et en harmonie avec son âme. On voit deux personnes sur trois, et deux cerfs-volants. Dans ce cas-ci le cerf-volant indonésien en forme d’oiseau fait le lien avec les oiseaux que j’utilisais avant pour représenter les âmes.

 

cerf volant indonésien

Cerf-volant indonésien

 

Je vous souhaite à toutes et à tous d’être libres, heureux et en bonne santé.

 

 

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