02/01/2008

54) La spirale (2).

 

F) LA SPIRALE : LE LABOUREUR DANS LA CHUTE D’ICARE.

 
 

Voir n° 48 avant de lire ce texte.

 

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Breughel, la chute d’Icare (peint vers 1558). 
Huile sur bois, 73,5cm X 112cm. Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

 

 

Dans ce tableau, Brueghel illustre un passage des Métamorphoses d’Ovide. Dédale et Icare sont emprisonnés dans le labyrinthe fabriqué par Dédale. Pour s’en échapper, Dédale, avec ingéniosité, fabrique des ailes pour son fils et lui. Les plumes de ces ailes sont collées à l'aide de cire : Icare ne doit voler ni trop bas (les ailes s’alourdiraient du sel de la mer) ni trop haut (la cire pourrait fondre). Ils s'envolent donc, libres comme l’oiseau. Icare, encore bien jeune, émerveillé par sa nouvelle liberté, la chaleur et l’éclat du soleil, oublie les recommandations de son père et vole de plus en plus haut. La cire ne résiste pas à la chaleur du soleil, elle fond et Icare tombe dans la mer. C’est cette chute que Brueghel peint, dans la tradition moralisante de ce qu’était devenu le Christianisme de son époque. Pour l’interprétation du tableau, j’ai pris celle qui est historiquement la plus crédible. Brueghel peint cette légende grecque datant de l'antiquité dans un décor de son temps, le XVI ° siècle. Il mélange aussi les lieux, un paysan flamand laboure son champ alors qu’au loin on distingue les montagnes d'Italie et le port de Naples. Brueghel se moque d’Icare en ne montrant que ses jambes qui s'agitent hors de l'eau, il est devenu minuscule détail secondaire dans le tableau. Icare y apparaît, tel que dans les livres d’emblèmes, comme personnification de l'orgueil. Beaucoup de tentatives d’innovation, d’invention et de réflexion voulant élargir les frontières du savoir sont alors vues comme une rébellion par le Catholicisme ambiant, trop souvent transformé en religion de peur et de pouvoir. Chacun doit rester à sa place, et se contenter de faire son travail. Et le sort du rêveur est d’être rejeté dans l’oubli ! On prête donc à ce malheureux adolescent une faute bien noire : comme si c’était l’orgueil qui l’avait poussé vers la Lumière ! Mais si on observe bien le tableau, on voit qu’aucun des personnages n'ont de relation les uns avec les autres, leur solitude est évidente. Le laboureur a les yeux rivés sur son sillon, le pêcheur est penché sur l'eau, et le berger regarde le ciel. Chacun s'occupe de sa tâche et personne ne voit la noyade, pas même la perdrix dont le regard vague et lointain rappelle celui du berger qui tourne le dos au drame. Les gens n'ont pas de temps à perdre avec la chute d'un fou. L'homme est déchu, il est donc condamné à se racheter par son travail pour une dette qu’on lui a collé sur le dos dés sa naissance. Tel est la morale du tableau de Breughel qui s’amuse, d’ailleurs, à en rajouter : à l'avant-plan, l'épée et la bourse posées près du laboureur évoquent un proverbe populaire : « Épée et argent requièrent mains astucieuses. » Un autre proverbe est aussi évoqué: « Aucun laboureur ne s'arrête pour la mort d'un homme ». On l’a compris, à l’envolée vers la lumière, la morale du tableau préfère le progrès lent, mais sûr, d'une société laborieuse. On est bien loin des paroles du Christ (évangile selon Saint Matthieu 6,26) : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent point dans les greniers ; et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » (Traduction TOB). Le paysan qui laboure son champ, le berger appuyé sur son bâton et le pêcheur de dos qui tend son fil représentent trois activités liées à l'exploitation des ressources naturelles : la culture, l'élevage et la pêche. Ce sont ces personnages que l’on voit bien en évidence sur le tableau. C’est le laboureur, avec sa chemise rouge et sa tunique bleue, qui apparaît d’abord au premier plan. Il guide le soc traîné par son cheval et a déjà tracé en forme de spirale plusieurs sillons. On peut toutefois se poser la question : Breughel était-il d’accord avec la leçon tirée du tableau ? Ou était-ce seulement une constatation amère ? Nul ne le saura jamais….

 

 

 

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A droite: "Icaros beta",détail.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mon polyptyque « Icaros » ne suit évidemment pas la morale de l’époque de Brueghel. Le laboureur est devenu un jouet (et le pêcheur un enfant). Non pas par manque d’estime pour le métier d'agriculteur ,mais ce métier  est  devenu un jouet du  système économique  global. Icare l’adolescent  ailé est devenu le héros, il est un des oiseaux dont le Christ parle. Sa chute debout et tête haute doit l’entraîner de l’autre coté du miroir. Et sur terre, Ariane est l’héroïne (on verra plus tard pourquoi). Mon tableau se veut réfuter l’amoralité ambiante et cynique du profit à tout prix dont les artistes contemporains « en vue » ne sont que trop souvent les complices : cela nous mène à la solitude, à l'indifférence isolant les hommes les uns des autres et à l’ignorance de la mort de l’Icare qui sommeille en chacun de nous. Ne pourrait-on pas consommer moins, moins exploiter la terre et mieux partager maintenant que les progrès techniques nous le permettent ? Pourquoi ne pas relire les paroles que l’on prête au Christ, pourquoi ne pas nous rapprocher de notre prochain…et donc de nous-mêmes, puisque notre prochain c’est nous aussi ? Parce-que les paroles que l’on prête au Christ nous sembleraient trop folles ?

 

 

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"Icaros alpha" (détails) : la spirale se retrouve autant dans le tableau que dans la boîte. Le jouet a d’abord été peint, ensuite reproduit en vrai pour la boîte.

 

 

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"Icaros beta" : la spirale est évoquée par le dessin de nautile dans la boîte.

 

 

Ci bas: le polyptyque « Icaros » en entier

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Ci-dessous: détail d'une chute d’Icare. Je développerai  la symbolique des personnages d'Icare et d'Ariane plus tard, à la fin des chapitres sur le labyrinthe.

 

 

 

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