17/02/2014

262) Garçon tatoué

Jeu avec des faux tatouages polynésiens

Journal.

 

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Garçon tatoué, aquarelle deux couleurs et crayon, © Eric Itschert

 

« Un de mes modèles a un petit côté amérindien. Il a une peau très brune et les yeux très légèrement en amande. Son superbe visage se retrouve souvent, à peine modifié, dans mes dessins.

Un jour le garçon arrive à mon atelier avec une trousse de maquillage. Il n’a pas trop le moral : il souffre de son côté très androgyne et cela le pousse à provoquer les gens. Trop souvent cela se retourne contre lui. Je passe énormément de temps à essayer de lui rendre confiance en lui. Et d’abord je lui répète sans cesse que c’est justement à cause de sa beauté et son côté androgyne que je l’ai choisi -élu- pour être un de mes modèles. Je n’ai pas envie d’abimer la beauté naturelle de son visage en le maquillant et le lui dit. Alors je lui propose un jeu :

« Et si on te dessinait des tatouages ? » (1)

Je me prépare à une négociation serrée, mais au moment où j’insiste sur sa beauté son visage se détend déjà, esquissant un timide sourire, pour s’illuminer tout à fait quand je lui propose le jeu.

« Oh oui j’en ai très très envie ! »

Tout excité il se déshabille devant moi sans plus attendre et je dois le faire patienter un peu :

« Attends, il faut trouver des modèles ! J’ai heureusement un magnifique livre sur les tatouages dans ma bibliothèque : ce sont des tatouages polynésiens (2) »

Confiant le garçon vient s’asseoir tout nu près de moi et on feuillette le livre. Crayonnant sur un carnet de croquis je lui propose un dessin inspiré du livre pour orner son épaule droite. Mais lui ne l’entend pas du tout de la même oreille : il veut que je lui maquille tout le corps.

« S’il te plaît s’il te plaît ? »

Déjà on ne lui donne pas ses dix-neuf ans, mais des fois c’est carrément un vrai gamin ! J’essaye de le raisonner :

« On n’aura jamais assez de noir pour cela ! »

« Les jambes et les fesses alors » me répond-il avec un grand sourire charmeur. Vaincu par sa candeur, mon éthique de garder toujours de la distance avec mes modèles en prend quand-même un sacré coup. Je refais des croquis, et ensuite je commence le premier maquillage face à un miroir. Le garçon est très excité, et je dois attendre qu’il se calme un peu avant de réaliser mes premières photos. L’inconvénient de ce type de maquillage est qu’il ne supporte aucun contact, les poses sont choisies en fonction de cette donnée. Malgré tout après une pose sur le ventre les dessins s’abiment. Alors mon modèle insiste pour que je lui fasse de nouveaux maquillages, et il passera quelques fois au démaquillage et sous la douche pour recommencer une nouvelle œuvre sur une peau fraîche. Les motifs polynésiens se prêtent particulièrement bien au jeu car ils ne sont pas trop compliqués à dessiner. On attrape des fous-rires quand je rate un des dessins. Il faut alors tout refaire. Pour les derniers motifs –le flacon de démaquillant devenant dangereusement entamé- j’ai l’idée d’étaler de grands papiers sur le sol : le jeune homme va se coller contre les papiers pour laisser des empreintes des dessins. Je lui raconte que cela a déjà été fait avec de la peinture par un certain Monsieur Klein, Yves de son prénom, mais jamais encore je crois avec des faux tatouages :

« Et puis de toutes façons on s’en fout, on s’amuse. »

Une fois les marques laissées sur le papier je repasse sur les traces avec un gros pinceau chinois trempé dans de l’aquarelle sépia : de nouveaux effets se créent avec les traces grasses noires et du sel. Ici encore on se paye des tranches de rires. Je garde ces rouleaux de papiers soigneusement roulés pour l’un ou l’autre collectionneur fou et fétichiste.

« Tu crois qu’il y a des traces de mon ADN dessus ? » me dit en riant mon modèle.

Plus sérieusement, je réaliserai ensuite quelques beaux dessins de lui. On ne voit pas le temps passer et le soir c’est à regret que le garçon se rhabille :

« On le fera encore ? »

Je rigole et lui réponds :

« Autant de fois que cela pourra te remonter le moral et te faire rire ! »

Le garçon s’en va rayonnant et propre comme un sou neuf. Qui pourrait encore douter que l’art puisse avoir un effet thérapeutique ? J’aimerais tant que ce modèle apprenne enfin à s’aimer à sa juste valeur... Que mon regard empreint de tendresse l’aide dans sa conquête de l’estime de soi. Qu’il réalise enfin que lui aussi est étincelle de Lumière, qu’il n’est ni plus ni moins que chaque personne qui l’entoure, en ses qualités propres et uniques, joyau parmi les joyaux, tout simplement homme parmi les hommes... »

 

(1) Personnellement je suis de ceux qui  pensent qu’aucune mutilation du corps n’est souhaitable, sous aucun prétexte. Et le tatouage fait partie des mutilations. Par contre des bijoux, des fleurs ou des faux tatouages rendent un corps nu plus nu encore, ils en soulignent la beauté.

 

(2) Le tatouage se pratique depuis des millénaires et en tout lieu du globe. Mais l'origine étymologique du mot ‘tatouage’ est polynésienne. C'est en effet à la fin du XVIIIème siècle que le capitaine britannique James Cook rapporte de ses voyages en Polynésie le terme de ‘tattoo’. Le mot ‘tatau’ est courant dans de nombreuses cultures polynésiennes et en tahitien tatau veut dire « frapper ». Ce mot dérive lui-même de l’expression « TA-ATUA », combinaison de la racine « TA », « dessin inscrit dans la peau », et du mot « ATUA », qui signifie esprit. En 1858 le mot fut officiellement « francisé » en faisant son apparition dans le dictionnaire Littré.

Le tatouage polynésien et le tatouage japonais (3) par exemple s’opposent de façon très instructive. Si le tatouage a mauvaise presse au Japon et a un caractère secret, en Polynésie par contre il couvre de manière ostensible un corps peu vêtu. C’est comme s’il remplaçait le vêtement. Ses vertus participent au jeu de la séduction, voir du pur érotisme. Cet effet s’applique aux hommes comme aux femmes, quel que soit leur âge. L’origine du tatouage polynésien remonte au-delà de la civilisation Ma’ohi. L’art du tatouage polynésien traduit ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, la peau.  C’est la peau qui rend ce dernier humain, matière et non seulement esprit. La peau est son image, l’expression de son identité. Cette peau-identité reflète le passé et dévoile le futur d’une lignée qui remonte à la nuit des temps. Selon des légendes polynésiennes, le tatouage a été transmis par des dieux aux ancêtres divinisés, qui les ont transmis aux anciens. Celui qui veut être tatoué doit s’y préparer physiquement et s’en montrer digne. Avant l’arrivée des missionnaires, les Polynésiens n’utilisaient pas le langage écrit, transmettant leur savoir oralement. Les motifs symboliques des tatouages sur le corps permettaient d’exprimer l’identité et la personnalité d’une personne. Ils indiquaient également le rang social dans la hiérarchie, la maturité sexuelle ou encore la généalogie. C’est à l’adolescence quand le garçon ou la fille sortait de l’enfance pour devenir un homme ou une femme que commençait ce processus de formation de marquage. L’individu était ainsi identifié à la communauté à laquelle il appartenait, par des motifs le représentant le mieux en tant que personne. À ces signes premiers s’ajoutaient d’autres au fur et à mesure sur l’évolution de l’individu et de sa maturité sociale.

Encore maintenant, comme des bijoux choisis avec soin sur un corps nu ou la parure de fleurs utilisée comme seul vêtement, le tatouage peut avoir fonction de symbole. Le corps tatoué devient alors un grimoire où se réfugie un savoir, trace rémanente d’une initiation, ou un poème qui est ode à la vie. Avec l’âge cette vie laisse des traces indélébiles sur notre corps. En Polynésie l’horreur du vieillissement n’existe pas, et les tatouages sont propres à inspirer l’amour quel que soit l’âge que l’on a.

(Sources croisées principales : Wikipédia et « Tahiti tattoos » par Gian Paolo Barbieri aux éditions Taschen.)

 

(3) Au Japon le tatouage est associé au yakuza (associations mafieuses japonaises). Il a donc très mauvaise presse. Pourtant il est aussi vieux que le Japon et ses premiers habitants. Il était aussi bien utilisé chez les hommes pour montrer leur appartenance à une tribu ou à un corps de métier que chez les femmes pour montrer qu’elles étaient mariées. Quand le bouddhisme venu de Chine s’est développé dans le pays, le tatouage a été considéré comme un acte barbare. Il ne fut pratiquement plus utilisé que pour marquer les criminels. C’était un net progrès par rapport à l’ancienne méthode de marquage des criminels qui consistait à leur couper une oreille ou le nez. L’association tatouage/yakusa a débuté à cette époque où les criminels et anciens prisonniers, marqués d’un ou plusieurs cercles sur les bras, allaient se les faire recouvrir par divers motif pour cacher leur passé. Or souvent ces samouraïs sans maître ou ces criminels sans avenir se regroupaient pour survivre. Les clans de yakuzas venaient de naître.

Avec l’ère Meiji (1868-1912), le Japon s’ouvrit à l’Occident et souhaita montrer une image civilisée aux étrangers. Le tatouage ne reflétant pas cette image, il devint hors-la-loi. L’irezumi (l’art du tatouage traditionnel japonais, à la main, à l’ancienne) était voué à disparaitre. Mais s’il était interdit aux japonais de se faire tatouer, ce n’était pas le cas des étrangers de passage sur l’archipel. Ainsi, les marins vont perpétuer cet art grâce à leur corps et favoriser sa diffusion dans le monde.

Sous l’occupation américaine en 1945 le tatouage est à nouveau autorisé. Les yakuzas prouvent leur force, leur courage et leur résistance à la douleur par le tatouage. Leurs tatouages sont de vraies œuvres d’art, fruit de plusieurs années de travail, entièrement faites à la main par d’authentiques maîtres tatoueurs. Le dos, le ventre, les bras ainsi que les cuisses sont entièrement recouverts de représentations diverses : des animaux mythiques  tel des dragons, des carpes ou des tigres, des motifs floraux comme par exemple des chrysanthèmes, ou encore de grands guerriers. Le style graphique est particulier, proche de celui des estampes et des représentations hiératiques asiatiques tel qu’on le voit sur des peintures et objets anciens.

Malgré l’autorisation de se faire tatouer, le grand public japonais reste réticent à le faire. Personne ne veut être assimilé à l’organisation criminelle des yakusa. Aujourd’hui encore être tatoué au Japon c’est se faire refuser l’entrée des bains publics, des salons de massage, des salles de sport, des sources chaudes et de bien d’autres lieux encore. Cela vaut aussi pour les étrangers tatoués, il n’y a pas d’exception. Si on se fait tatouer, on se met en marge de la société. Des jeunes japonais se font pourtant quand même tatouer, les motifs tribaux ayant leur préférence, mais ces tatouages sont le plus souvent placés à des endroits cachés pour ne pas froisser la société japonaise.

(Sources croisées principales : Wikipédia et Wakarimasen, le tatouage )