21/03/2017

339) Un arbre du jardin reste étrange.

Épilogue.

 

Début de l'histoire...

 

 

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D'après une estampe japonaise des Musées royaux d'art et d'histoire à Bruxelles, photo © Eric Itschert

 

 

 

Une dernière mise à l'épreuve.

 

Ce matin c’est Iacchos et moi qui dressons la table du petit-déjeuner. En ouvrant la porte de la cuisine sur le jardin je me retrouve nez à nez avec Sylvain le faune, tout souriant.

 

« - Bonjour Eric, tu as bien dormi ? »

 

Il tombe dans mes bras, il semble vraiment très affectueux ! Si j’avais encore pu croire un instant que ces derniers jours étaient un rêve, me voilà dégrisé ! Ce faune a beau censé être une entité moins matérielle que nous, il a quand-même un côté très animal, avec ses beaux yeux doux au regard profond et pénétrant. Son odeur de transpiration fraîche mêlée à une senteur de musc, de fougères et de fauve est puissante et pourtant très attirante. Ses dents sont parfaites, j’ai l’impression que sa bouche n’est jamais entièrement close, on devine ses dents à travers la jointure des lèvres. C’est une bouche particulièrement sensuelle qui donne furieusement envie de l’embrasser et d’y insérer la langue. Ses oreilles pointues sont sans cesse en mouvement. Elles semblent frémir et être toujours en éveil. Il y a une autre chose qui semble particulièrement vivante en lui, elle tremble et se raidit quand je le prends dans mes bras et que je l’embrasse. Il doit être hyper sensible et magnifiquement sensuel. Brièvement je m’interroge : est-ce moi qui crée l’apparence de ce faune ? Il éveille d’étranges choses en moi, de l’ordre de l’animalité archaïque, provenant de la zone la plus primitive de mon cerveau. Sylvain lit dans mes pensées et répond :

 

« - C’est sous cette apparence que je m’aime le plus.

- J’ai encore l’impression de rêver, tes cornes sont-elles réellement vraies ? Je peux les toucher ?

Sylvain me fait un magnifique sourire qui découvre la blancheur de ses dents mais aussi ses grandes canines tranchantes comme des couteaux :

- Bien sûr qu’elles sont vraies, tu n’as qu’à vérifier ! »

 

Il love sa tête contre la mienne et ferme les yeux pendant que je touche ses cornes. Sa queue de faune bat de contentement, comme celle d’un chien joyeux voulant jouer. Ses cornes sont rugueuses et douces en même temps, je finis par les caresser doucement, comme on évalue un précieux objet ou qu’on flatte un cheval. Je sens son cœur battre très fort.

 

« - Tu sais, elles sont terriblement sensibles. J’adore d’être touché là. Malheureusement, d’habitude, personne n’ose le faire. Tu es le premier depuis très longtemps ! Je n’ai plus envie de bouger, c’est trop bon. »

 

J’entends dans ma tête : « embrasse-moi » mais j’ai comme un sursaut, un flot de tendresse pour Iacchos m’envahit et je me ressaisis :

« - Sylvain, n’oublies pas d’embrasser Iacchos ! »

 

 

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"Sylvain va embrasser Iacchos et tombe dans ses bras." dessin © Eric Itschert

 

 

 

Sylvain va embrasser Iacchos et tombe dans ses bras. Ils sont magnifiques tous les deux, maintenant on penserait voir deux faunes enlacés.

 

Mais soudain un phénomène très étrange m’apparaît. C’est aussi difficile à décrire que du temps quantique. C’est comme si je voyais en accéléré deux lignes du temps se déployer, deux possibles se jouer en parallèle, je les suis comme deux versions différentes d’un même film, avant que l’une d’elles ne prenne réellement forme. Je vois dans l’avenir du possible. Dans la première version les événements semblent échapper à Iacchos : lui et Sylvain commencent imperceptiblement à onduler l’un contre l’autre, très lentement, et Iacchos n’arrête plus d’embrasser le faune sur le visage et dans le cou. Ça alors ! Sylvain commence à embrasser Iacchos sur la bouche maintenant ! Quel culot ! Le temps n’a plus de longueur déterminée, Iacchos ferme les yeux comme un somnambule, soudain il se ressaisit mais c’est trop tard. Il s’éveille du rêve, l’abondante offrande laiteuse est accomplie, le faune s’en régale par des petits coups de langue pointue. Dans la deuxième lignée du temps Iacchos garde le contrôle de lui-même, il embrasse le faune, comme moi fasciné par son aspect et son odeur. Mais au moment où le faune commence à bouger, Iacchos l’immobilise avec beaucoup de tendresse, le temps qu’il se calme.

 

 

Enfin le temps reprend un cours normal et une voie unique. Iacchos embrasse le faune. Je lui envoie une pensée chaleureuse remplie de souvenirs agréables. Iacchos immobilise Sylvain un moment. Puis il lui donne encore un bisou et le lâche : viens nous aider ! Malgré tout Sylvain semble ravi, c’est un être vraiment très troublant quant aux réactions qu’il suscite en nous. Il le sait. Il éveille plein de contradictions en moi, entremêlées de peur. J’oublie qu’il lit dans mes pensées comme dans un livre.

 

Le faune, moqueur, ouvre grand la bouche, comme lors d’une visite chez le dentiste :

« - Aaaaah ! Eric, tu as eu peur du contact de mes canines avec les lèvres de Iacchos ? Regarde-les ! »

Ses canines ont pris une taille normale, elles sont arrondies et inoffensives.

« - Alors ce sont mes peurs qui ont rendu tes canines aussi tranchantes que des couteaux à sashimi ?

- Oui, alors que Iacchos avait beaucoup plus confiance en moi. En aucun cas je ne vous ferais du tort, je vous suis tellement reconnaissant !

- En attendant vous ne vous êtes pas embrassés sur la bouche, et c’est toi qui va apporter les assiettes à table ! » dis-je en riant.

Sylvain me fait un clin d’œil amusé, je sais qu’il sait pour les possibles du temps.

« - J’avais très soif ! J’aurais aimé boire son lait. » essaye-t-il pour se justifier.

 

 

Je suis heureux que Iacchos ait su résister comme moi à l’attraction du faune, j’ai la très nette impression que c’était le choix adéquat. Il n’est pas bon de faire certaines offrandes à ces entités, ni pour elles ni pour nous. Une autre intuition m’envahit : une fraction de seconde avant que Iacchos immobilise Sylvain c’est comme si une autre entité, bien plus évoluée, avait dédoublé le temps pour me permettre d’envoyer ma pensée à Iacchos et de changer le cours des choses. Un ange ?

 

Le petit-déjeuner est délicieux, on a prévu du yaourt de brebis mélangé à du miel, des noix et des fruits des bois pour Sylvain qui se régale. Il ne boit ni café ni thé, seulement du lait et du vin. Ensuite il prend congé : prendre forme en ville et en plein jour est très fatigant pour lui. Ce n’est pas pour rien qu’il a eu soif de lait. On le nourrira par des offrandes adéquates à l’arbre du jardin sans qu’il doive apparaître ; il faut qu’il se remplume et qu’il reprenne plein de forces. Iacchos ira peut-être le voir dans la forêt, aussitôt les barrages de police levés. Je fais confiance en son intuition.

 

 

Tout rentre (presque) dans l'ordre. 

 

Une fois Sylvain parti, je me dis avec soulagement que tout est enfin rentré dans l’ordre. Le mur au fond du jardin a repris son aspect normal, tous les arbres bizarres ont disparus, du moins me semble-t-il.

 

« - Zut ! L’arbre aux offrandes est le seul qui n’a pas repris son aspect habituel ! Iacchos, viens voir, comment est-ce qu’on va faire ?

- Ah oui, il est devenu splendide ! Toutes ces feuilles aux couleurs irisées, ce branchage qui sans cesse bouge et prend des positions différentes… Bah, laissons-le comme il est, qui le verra au fond du jardin ? Et puis peut-être est-ce seulement nous qui le voyons ainsi ?

- Je n’ai pas envie de faire venir quelqu’un d’autre pour en faire l’expérience !

- Essaye avec Rosanna, vous vous faites confiance, non ? Toi Eric alors, tout ce qui sort de la normale te fait de suite paniquer ! Rosanna ! Rosanna ! Viens !

Rosanna arrive et nous lui demandons comment elle trouve l’arbre orné de pétales.

- Il est magnifique, mais il n’a pas changé depuis hier ? Qu’est-ce que je dois voir ?

Iacchos répond aussitôt :

- Rien, rien, les pétales se flétriront très vite alors il faut en profiter pour admirer… »

 

Rosanna retourne dans la fraîcheur de la maison. Je sens que Iacchos a envie de me parler.

 

 

« - On s’assied un instant sur le banc ?

- Oh oui ! »

 

Iacchos reste un instant songeur, puis il parle tout doucement, comme pour lui-même :

 

« - Il m’a presque piégé ! Et puis j’ai ressenti une pensée venant de toi, j’ai revu en un temps record plein de souvenirs heureux que nous avions vécus ensemble.

- Iacchos, tu as gardé ta maîtrise, c’est cela qui compte ! Tu as plus de mérite que moi : tu as vaincu la magie du faune par ta seule volonté, avec tendresse et bienveillance. Moi c’est la peur qui m’a guidée. Quant à Sylvain tu ne dois pas lui en vouloir, il est ainsi fait et le lait est sa nourriture préférée. Mais ce lait-là ne lui aurait pas fait du bien, ni à lui ni à toi. Il aurait créé une dépendance entre vous. Nous devons garder une certaine distance d’avec les entités des autres mondes. »

Iacchos me regarde les yeux mouillés de reconnaissance :

« - C’est notre lien à nous qui nous a sauvé. Alors tu crois que j’ai une bonne maîtrise de moi ?

- Oui Iacchos, pour contrer une telle magie il faut une très grande maîtrise de soi ! Et je crois que tu pourras maintenant t’occuper de Noam sans plus aucun problème, même si lui aussi utilise la magie. Je finis par croire que Sylvain nous a réellement aidés ce matin, il nous a mis une fois de plus à l’épreuve. Chaque épreuve, vaincue ou non, est une leçon précieuse et un apprentissage pour l’avenir.

- Je me sens bien avec toi. Si tu savais comment ta confiance en moi me rend heureux ! C’est une magie puissante pour contrer les autres magies !

- La magie de la tendresse et de l’amitié ? »

 

 

J’embrasse Iacchos et puis j’entre dans l’atelier pour dessiner. Comme un chat Iacchos vient se glisser à son tour dans l’atelier, il se couche paresseusement sur le lit et m’observe en silence.

 

Je dessine un garçon qui très vite prend l’aspect de Iacchos. En même temps je pense à l’entité retournée dans la forêt. Pourquoi dans les siècles passés des ermites acariâtres auraient-ils traités Sylvain de démon incube ? Ils n’assumaient pas la matière ni leur sexualité, et pour cette raison étaient des personnes fort dangereuses. Ils ne reconnaissaient pas le mal en eux, tout était de la faute des autres… Au fond c’est très injuste : les faunes faisaient peur aux anciens en raison du manque de maîtrise de ces derniers sur eux-mêmes. Tous ces religieux sont de très méchantes personnes, ils imaginent un enfer éternel pour ces daïmôns alors que les enfers ne sont jamais éternels, seule la Lumière est, et les ombres de la matière pour la révéler à nous qui existons dans l’univers des phénomènes. Quand vous rencontrez une aussi horrible personne, fuyez-là et ne portez aucun crédit à son soi-disant témoignage d’amour ! C’est elle le monstre et le menteur.

 

La cloche sonne pour le repas de midi. Iacchos s’est endormi, je prends le temps de l’admirer sans limites, mon regard glisse le long des courbes de son corps. A regret je le réveille, tout doucement, en chuchotant des « Iacchos » et en caressant tendrement son épaule. Il s’étire en baillant puis me récompense par un grand sourire :

 

« - J’ai faim ! »

 

Il voit mon dessin et se précipite dans mes bras. Il me serre comme si sa vie en dépendait. Je chuchote à son oreille :

« - Viens, cela va refroidir. »

Son sourire est solaire. Je lui fais enfiler un short, je n’aime pas qu’il s’asseye tout nu sur un siège où d’autres viennent s’asseoir. Quand il est sous mon toit et que ce sont les chaleurs de l’été il vit comme un vrai petit sauvage, il ne supporte plus aucun vêtement.

« - Et mets au moins des sandales, au jardin tu vas finir par te blesser les pieds ! »

 

 

Épilogue de la première partie.

 

Je suis en train d’écrire sur l’ordinateur : « Débriefing avec Iacchos. En fin d’après-midi Iacchos et moi prenons un bain de soleil dans le jardin... »

Comme souvent, Iacchos vient regarder au-dessus de mon épaule.

 

Je ris :

« - On pourrait achever l’histoire ici, le lecteur n’a pas besoin de connaître la suite ? On va finir par le lasser ! Comme pour « Histoire d’art et de pavés » je pourrais me contenter de publier cette première partie sur mon blog, et le lecteur devrait acheter un livre pour lire la suite ?

- Tu oublies de dire que ton livre, contrairement au blog, ne serait pas censuré !

- Tu sais, une autocensure rend souvent un texte ou un dessin plus intéressant, plus nuancé.

- Pourquoi ne pas continuer encore un peu notre promenade dans cette histoire ?

- J’ai peur de révéler trop de choses sur le caractère de ton personnage, aussi fictif soit-il. La seconde partie te concernant particulièrement, tu pourrais reprendre l’histoire avec un « je » narratif et cela serait la suite de l’histoire vue par Iacchos. Tu as récolté beaucoup de témoignages au Rouge-Cloître. Tu pourrais écrire des histoires courtes, indépendantes les unes des autres ?

- Non, je veux que ce soit toi qui raconte. J’adore te lire. Tu n’as qu’à rappeler au lecteur que tout ceci n’est qu’une fiction, que ce n’est qu’un jeu entre nous.

- Plus on le répétera moins le lecteur risque de nous croire.

- C’est un peu de ta faute aussi : tu racontes l’histoire à la première personne et ton personnage principal se nomme Eric. Pour finir dans l’épisode précédent tu révèles un nouveau prénom de Iacchos ! C’est cousu de fil rouge, ton truc. Tant pis si les lecteurs ne font pas toujours la différence entre fiction et réalité ! Ils croiront que nos personnages sont réels.

- Ah, tu vois ? »

 

Iacchos rit à son tour:

« - C’est le but recherché de toute histoire, non ? Qu’on y croie. Pourtant c’est juste une histoire dont nous avons voulu être les héros, c’est tout. Qui croirait sérieusement qu’on puisse rencontrer des faunes, des sylphes, des fées et des elfes en forêt ? Départager les choses fictionnelles des choses vraies est impossible. Peut-être est-ce nous qui n’existons pas, et que seul le monde fantastique est réel ? Continue d’écrire, je suis curieux de lire ce que tu vas raconter…

- Je dois être trop protecteur à ton égard... C’est vrai que moi, à cause de mon métier de peintre, je suis obligé de laisser des traces sur Internet. Elles sont plus nombreuses que celles du Petit Poucet. Toi, partisan de la décroissance, tu t’es naturellement protégé ; tu as toujours refusé d’avoir ton propre ordinateur ou ton propre smartphone, tu es quasiment invisible. Je me suis souvent demandé comment tu pouvais gérer tout cela d’une manière aussi magistrale ! Comment téléphoner, il n’y a plus de cabine de téléphone publique ? Pour couronner le tout, plein d’homonymes noient le peu qu’on puisse lire sur toi. Bon, d’accord, on continue encore un bout de notre promenade, mais on n’en révèle que des fragments.

Je vais reprendre mon texte là où je me suis arrêté... »

 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

 

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