02/11/2017

402) Le développement de la troisième question.

Pourquoi Iacchos quitte Lyon

 

Début de l’histoire…

 

 

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« Dans un jardine de roses » photo © eric itschert

 

 

« - Peux-tu verbaliser la réponse ? Je t’avoue avoir vécu des choses si étranges ces derniers temps que j’ai besoin de faire le point.

- Oui, pour le moment je ne vieillis plus… »

 

Iacchos semble songeur en disant cela. Avec tendresse je lui passe une main dans les cheveux. J’aime sa prudence : « pour le moment ». Quand l’un de nous deux est triste on commence par de l’humour, pour dédramatiser les choses. Iacchos n’est pas triste en raison de son apparence adolescente, cela je le sais. Il y autre-chose derrière.

 

« - Attends, laisse-moi deviner… Tu as un portrait caché dans le grenier, comme celui de Dorian Gray ? Tu as trouvé la Pierre Philosophale ? Tu as fait vœu de ne plus vieillir, comme Oskar Matzerath dans le film « Le Tambour » ? Tu es atteint du Syndrome de Peter Pan ? Tu as été mordu par un vampire auquel tu as servi de dîner ? »

 

Iacchos est triste et rit en même temps. Il se met sur le côté et approche sa tête de la mienne. A mon tour je me mets sur le côté, j’essuie une larme sur son visage et je le regarde dans les yeux. Je reprends d’une voix très douce :

 

« - Bon, commençons par les réponses les plus faciles. En tout cas ton âme est trop belle et trop pure que pour cacher quelque-part un horrible portrait. Pas besoin d’aller au grenier pour vérifier. Ensuite, tu n’es pas atteint du Syndrome de Peter Pan, tu es à la fin de l’adolescence et non dans l’enfance. Pas besoin d’aller voir un Psy. Tu n’as pas trouvé la Pierre Philosophale, on n’y a pas travaillé. Montre-moi tes canines, ouvre la bouche… »

 

Iacchos rit franchement maintenant ; ses yeux sourient. J’adore. Il joue le jeu et ouvre la bouche.

 

 

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« Ce sont des canines de faune… »

 

« - Bon, elles sont un peu grandes et pointues, mais il n’y a pas de canal pour sucer le sang. Ce sont des canines de faune et pas de vampire. Iacchos, tu as tout mis en œuvre pour ne pas vieillir, et la nature a suivi. Ce n’est pas pour rien que tu as épluché le livre de magie. Pourquoi alors cette tristesse ? Il s’est passé quelque-chose à Lyon ?

 

Iacchos m’embrasse sur la joue, puis dit tout bas, comme un secret que l’on partage :

 

« - C’est vrai que je n’ai pas envie de vieillir, et en même temps oui. Vieillir comme toi je veux bien. Mais pas comme les autres. Tu es splendide. Je t’aime !

- Iacchos, tu ne vieilliras pas comme moi mais comme toi, bien plus beau !

- Tu n’as pas le droit de dire du mal de toi. En attendant tu as deviné juste. Tu sais qu’à Lyon on vivait à trois dans un appartement. Deux garçons et une fille. On avait une complicité incroyable tous les trois. On faisait les mêmes études. Amaury dansait dans le même groupe que moi. Comme toi il me prêtait son ordinateur. Comme toi Amaury s’est étoffé et est devenu en quatre ans un superbe jeune homme, alors que moi je gardais ma silhouette d’adolescent. Même si tu es plus âgé que lui, son corps s’est mis à ressembler au tien. La métamorphose était particulièrement visible quand on dansait. Claire venait nous voir et avait de l’admiration pour tous les deux. La différence grandissante entre nous la fascinait. Amaury et elle ont commencé à m’appeler « petit frère » alors qu’on avait le même âge. Tous deux étaient très protecteurs envers moi, j’avoue que j’aimais bien !

- Iacchos, c’est cela qui est fabuleux avec toi : on a de suite envie de te protéger ! Tu afficherais « joli petit chat cherche à être adopté, n’a jamais assez de câlins ni de tendresse, miaule très fort quand on le caresse » que tu aurais mille candidats. »

 

Iacchos rougit jusqu’aux oreilles et fait un demi-sourire. Il baisse timidement ses yeux aux longs cils. Il est gêné et fier en même temps. Il est conscient de sa beauté. J’ai envie de le dessiner, là, maintenant. Il a deviné et se remet sur le dos, ne me montrant plus que son profil regardant le ciel.

 

« - Toi alors ! Je ne sais pas trop comment le prendre… Ne confonds pas lynx et chat, d’abord.

Bon je continue mon histoire. Tout allait bien et puis soudain, la dernière année, s’est infiltré un doute, un doute de nature tout à fait mystérieuse et surréaliste. Cela a commencé bêtement par une blague de Claire : on buvait un verre avec plusieurs danseurs du groupe, après notre performance dans la grotte sous la colline de Fourvière. J’y avais eu le rôle principal. Claire et Amaury ne cessaient de m’embrasser à tour de rôle. Bon, oui, j’avais dansé tout nu. Je crois qu’ils étaient tous deux devenus amoureux de moi, mais je ne sais pas exactement depuis quand. Claire lança avec chaleur : Iacchos, tu es véritablement ensorcelant quand tu danses. Et on dirait que tu as acquis l’immortalité : tu as toujours exactement la même silhouette d’adolescent ! Elle le disait avec bienveillance, mais je crois que c’est exactement à ce moment-là que s’est inséré le doute. Amaury reprit théâtralement, le vin aidant : Iacchos c’est notre demi-dieu ! Et les autres acquiescèrent gravement. J’aurais dû rompre ce charme et démentir cette histoire. Mais on avait bu beaucoup de vin et je bois très rarement, alors je n’ai pas réagi. Une autre fois ils se sont gentiment moqués de moi car je n’ai jamais de GSM ni de smartphone avec moi. Celui que tu m’as offert est resté chez toi.

- Oui, et tu l’as tellement peu utilisé que ton compte a été fermé !

- Je n’ai jamais aimé cette technologie qui nous enferme. Et puis nos ordinateurs et nos téléphones mobiles sont créés et ensuite démontés dans les larmes et le sang. Ils empoisonnent la terre. Quand on a commencé notre stage de fouilles archéologiques mes condisciples me nommaient « le chasseur-cueilleur » ! Toujours est-il qu’ils m’ont dit que cette absence de smartphone rajoutait au mystère qui m’enveloppait. Ils m’appelaient tantôt sur celui de Claire, tantôt sur celui d’Amaury. On était toujours ensemble. Mais la fin de nos études a brisé cette unité, et certains ont commencé à s’énerver de ne jamais pouvoir m’atteindre. Un jour quelqu’un a voulu faire une recherche sur moi sur Internet, pour la rédaction d’un article dans un journal d’étudiants disait-il. Il n’a absolument rien trouvé : j’étais devenu totalement invisible ! Ma répugnance à laisser quoi que ce soit comme trace devint suspecte. Et cela a vraiment commencé à jaser : certains ont insinué que j’étais un espion à la solde de l’Inde, d’autres que je participais comme cobaye à des recherches génétiques sur le vieillissement. Après c’est parti en vrille : ceux qui avaient le plus d’imagination, les plus jeunes, affirmaient que j’étais un jeune dieu sorti de la colline de Fourvière. Il est vrai que dans la danse j’ai souvent joué Dionysos, Iacchos ou Shiva. Mais quand-même, cela devenait flippant. Alors j’ai fui…

- Ce n’est pas toujours évident de vivre selon son idéal et de ramer à contre-courant. Mais ne pas vieillir peut devenir aussi gênant qu’une absence d’ombre en plein soleil : tout le monde finit par le remarquer. En plus on finit par enterrer tous ceux qu’on aime, c’est le problème des anciens dieux lorsqu’ils tombaient amoureux de simples mortels. Et que sont devenus Claire et Amaury ?

- Eux aussi ont commencé à me questionner, et je lisais le doute même en eux ! Amaury m’a un jour demandé de faire des photos de moi dansant nu, or je n’ai jamais accepté qu’on nous photographie dans le temple sous la colline et j’ai dit non. Pourtant ce n’était pas pour éviter de montrer des photos de moi nu, c’était pour protéger le temple. On n’était pas censés l’avoir découvert. Cela a participé au mystère qui nous entourait, les gens payaient leur entrée très chère. Ce n’est que plus tard que j’ai compris le quiproquo au sujet des photos. Le mystère s’était retourné contre nous et nous a divisés. Notre amitié n’était pas assez forte… Je ne leur en veux pas, je suis au moins aussi responsable de ce qui est arrivé qu’eux. En attendant toi tu as confiance en moi, et c’est pour cela que je ne veux aucune ombre entre nous et que j’apprécie d’autant plus les liens qui nous unissent. Ta maison, c’est mon dernier refuge.

- Iacchos, même si tu me disais que tu ne vieillirais jamais en raison d’un secret que tu ne peux me dire, je te prendrais comme tu es sans poser de questions, inconditionnellement. »

 

Alors je vois une émotion intense s’emparer de Iacchos, des larmes coulent sans bruit sur ses joues. Il a vraiment une sensibilité à fleur de peau ce garçon, cela participe à son charme. Nos larmes nous délivrent, je laisse couler la source et je prends juste la main de Iacchos pour la serrer avec tendresse. Enfin, une fois la source tarie il murmure :

 

« - Merci. »

 

Et le merci est comme un parfum qui se mêle à celui des arbres et des fleurs du jardin.

 

« - Et si on donnait à manger au faune ? »

 

On se lève tous les deux, on va boire de l’eau fraîche à la cuisine et puis on y cherche un fond de gobelet de vin pour arroser l’arbre. Le soleil nous enveloppe ensuite de sa chaleur bienfaisante. Un peu de vin arrose nos corps nus, on rit, ce jardin clos c’est un petit morceau de paradis originel. On peut s’y promener tout nu sans crainte ni peur. Au moment où Iacchos s’accroupit pour cueillir quelques pétales, je me dis qu’il ressemble vraiment à un jeune dieu. Ce n’est pas étonnant qu’il n’ait laissé personne indifférent à Lyon… On retourne à nos essuies, Iacchos fourre sa tête dans mon cou et on s’endort pour une sieste.

Vers quatre heures Rosanna vient doucement nous réveiller pour le thé :

 

« - Debout bande de marmottes. Si vous dormez trop vous aurez une insomnie cette nuit. Iacchos, tu vas chercher le gâteau et des coussins pour les sièges ? J’ai fait un fondant à l’orange, je sais que tu l’aimes. »

 

Une fois Iacchos parti, elle me confie :

« - C’est un véritable arc-en-ciel de sentiments, ce gamin ! Tantôt il avait l’air un peu triste et maintenant il rayonne à nouveau. Quand je suis arrivée, il ne dormait plus et était en train de te regarder. »

 

Dans la beauté de ses propres sentiments, Rosanna ne remarque pas la jeunesse inchangée de Iacchos. Pour elle il restera toujours « le gamin », dit avec beaucoup de tendresse. Soudain je constate qu’elle aussi ne change plus ces derniers temps. Dans cette maison, il n’y a peut-être que moi qui vieillis, finalement.

Et c’est bien ainsi.

 

 

 

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« Et si on donnait à manger au faune ? », Faune et son ombre, © Eric Itschert.

 

 

 

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